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André Barbault, l’astro-symbolisme et le dernier âge d’or de l’astrologie

André Barbault est mort le 07/10/2019 à l’âge de 98 ans. Cet ultime événement de sa longue vie est l’occasion de dresser un bilan critique de son rapport et de ses apports à l’astrologie. Il fut en effet considéré (à raison) comme le plus célèbre et (à tort) le plus grand astrologue francophone de son époque productive, celle de la 2e moitié du XXe siècle. À ce titre, ses ouvrages furent les plus vendus et donc lus, devenant ainsi une référence majeure et décisive pour au moins deux générations d’astrologisants et astrologues. Nombre de ses livres ayant fait l’objet de traductions dans diverses langues, l’influence d’André Barbault sur les conceptions astrologiques de son temps fut donc considérable, non seulement en France, mais aussi en Italie.

Le contexte éditorial

Le principal concurrent français d’André Barbault en terme de renommée discrète (mais non de notoriété éclatante), de ventes de livres et de traductions était Alain Yaouanc alias Hadès. Il est mort peu avant Barbault, le 01/10/2019. On ne fera pas le bilan critique de son rapport et de ses apports à l’astrologie, puisqu’il est sans intérêt sur le plan du savoir : Hadès s’est en effet contenté d’incarner la face la plus réactionnaire, obscurantiste et fataliste d’une pseudo-tradition astrologique qu’il arc-boutait contre toute forme de modernité. Barbault a tenté de faire du neuf avec du vieux, quand Hadès se bornait à archaïser l’archaïque.

Entre 1961 et 1980, ceux qui se rendaient dans les librairies généralistes pour y trouver des manuels d’astrologie occidentale n’avaient ainsi pas beaucoup de choix. Ils ne pouvaient éviter de tomber sur les plus diffusés : De la psychanalyse à l’astrologie et le Traité pratique d’astrologie d’André Barbault (Seuil, 1961), ainsi que le Manuel complet d’astrologie scientifique et traditionnelle de Hadès (Bussières, 1967). Presque tous les autres ouvrages de ce type, aux tirages très limités et donc à faible diffusion, n’étaient accessibles que dans les librairies spécialisées dans l’ésotérisme.

En 1964 est paru La condition solaire de Jean-Pierre Nicola (Éditions Traditionnelles), le premier livre d’astrologie conditionaliste. Son tirage confidentiel le rendait extrêmement difficile à trouver en dépit de ses rééditions en 1971 et 1976. Il faudra attendre 1977 et la parution de Pour une astrologie moderne du même auteur (Seuil) pour que cette approche véritablement contemporaine, rationnelle, naturelle et différente de l’astrologie soit disponible dans les librairies généralistes. La même année vit la parution de Initiation à l’astrologie conditionnelle de Max Lejbowicz (édition C.E.F.A.), au tirage et à la diffusion confidentiels. L’influence de l’astrologie conditionaliste resta néanmoins très restreinte. Elle était réservée à une minorité caractérisée par un esprit curieux, dissident et chercheur. Ce n’est qu’en 1987 que parut chez un grand éditeur le premier traité pratique de ce courant, le Manuel d’astrologie conditionaliste, suivi en 1993 de sa réédition revue et augmentée, le Manuel d’astrologie universelle du même auteur (Richard Pellard, Dervy-Livres).

Quant au livre de référence de l’astrologie occidentale classique, à savoir le Tetrabiblos de Claude Ptolémée datant du IIe siècle de l’ère chrétienne, il était inaccessible aux non-initiés francophones, sinon sous la forme de fragments à la traduction hasardeuse, disséminés dans diverses publications. La première traduction intégrale respectueuse de l’original grec en français n’est en effet parue qu’en 2000. Le Tetrabiblos est pourtant censé être la source commune à Barbault et Hadès, lesquels ne se privaient pas d’en citer de nombreux extraits plus ou moins authentiques pour démontrer leur affiliation à la “tradition”.

Du fait de leur hégémonie éditoriale, André Barbault et Hadès eurent sur les conceptions astrologiques dominantes, qui leur étaient communes sur le fond, une influence considérable pendant environ un quart de siècle. Pour les non-initiés et non-spécialistes, ils incarnaient à eux seuls deux approches radicalement différentes de l’astro-symbolisme. En raison de ses références explicites et revendiquées à la psychanalyse freudienne, très en vogue à l’époque, de son déterminisme modéré, de ses méthodes synthétiques et de son style d’écriture moderne, Barbault passait pour être le représentant attitré de l’astrologie contemporaine, ouverte sur les autres savoirs, exotériste, progressiste, “de gauche”. Inversement, du fait de sa stricte observance intégriste des textes des “grands anciens”, de ses méthodes analytiques, de son fatalisme absolu et de son style d’écriture vétuste, Alain Yaouanc-Hadès était le héraut d’une astrologie traditionaliste, fermée sur elle-même, pseudo-ésotériste, réactionnaire, “de droite”.

Quasiment tous les astrologues contemporains du début du XXIe siècle âgés de plus de 50 ans ont donc commencé leur apprentissage de l’astrologie en lisant Barbault et/ou Hadès. C’est cependant André Barbault qui eut l’influence la plus forte, évidente et déterminante. Le grand succès de la collection Zodiaque composée de 12 livres sur les Signes parue chez Seuil en 1959, placée sous sa direction et constamment rééditée jusqu’en 1989, y fut sans doute pour beaucoup ; mais aussi celui des portraits informatisés d’Astroflash dont la boutique a ouvert sur les Champs-Élysées de Paris à partir de 1968. Notons que Jean-Pierre Nicola qui a participé à la rédaction de quelques livres de la collection Zodiaque, fut le principal concepteur-rédacteur des astro-portraits d’Astroflash… mais que seul André Barbault en retira la reconnaissance publique. Il faut dire qu’il a toujours su, mieux que ses confrères, promouvoir son image dans les médias.

À partir de 1981 un autre choix s’est proposé, avec la parution du livre d’Alexandre Ruperti Les cycles du devenir (Éditions Du Rocher). Ce premier ouvrage de l’astrologie dite “humaniste” ou “transpersonnelle” fut suivi d’autres de Daniel Chennevière (alias Dane Rudhyar) chez le même éditeur, l’astrologie “humaniste” étant en fait essentiellement une sorte de mystico-psychologisme cosmique influencé par les conceptions psychoanalytiques de Carl Gustav Jung sur fond d’astrologie classique déformée et d’ésotérisme théosophique.

Puis au milieu des années 1980 sont apparus les multiples courants d’astrologie karmique portés par divers auteurs (Dorothée Koechlin de Bizemont, Irène Andrieu, Pierre Lassalle, Patrick Giani, Laurence Larzul). Cette variante réincarnationniste-spiritualiste franchement délirante dans l’hyper-fatalisme a, comme l’astrologie humaniste, été importée des États-Unis et se fonde sur l’astro-symbolisme traditionnel. Ses divers sous-courants font la part belle au zodiaque sidéral (celui des constellations) au détriment de celui des Signes, mais il existe aussi des astrologues sidéralistes (Jacques Dorsan, Denis Labouré, Maurice Nouvel) qui ne sont pas réincarnationnistes. Il s’agit là d’une astrologie dévoyée n’ayant plus qu’un très lointain rapport avec l’astrologie occidentale traditionnelle, dont l’héritage ne comportait ni karmas ni réincarnations.

Enfin on peut mentionner la néo-astrologie” statisticienne de Michel & Françoise Gauquelin qui s’est développée parallèlement et en contrepoint et de l’astrologie stricto sensu. Elle n’a fait qu’un nombre d’émules insignifiant, mais en s’invitant inopinément à la table de l’astrologie, elle a forcé tous les courants à se positionner par rapport à ses résultats et découvertes qui infirmaient la plupart des conceptions et certitudes de l’astrologie traditionnelle. Ces courants karmistes et/ou sidéralistes ainsi que la “néo-astrologie” statisticienne ne sont ici mentionnés qu’en raison des positionnements de Barbault à leur égard.

Dès lors, les lecteurs et étudiants eurent le choix entre trois grands courants majoritaires et hégémoniques d’approche de l’astro-symbolisme classique : “l’astro-freudisme” laïque de Barbault, “l’astro-jungisme” mystique de Rudhyar et “l’astro-intégrisme” ésotérique de Hadès ; et un courant minoritaire qui s’émancipait de cet astro-symbolisme classique au profit d’une conception naturelle et réaliste : l’astrologie conditionaliste.

Cinq marqueurs pour sept conceptions

Le tableau ci-dessous récapitule les positionnements des principaux courants vis-à-vis des six marqueurs essentiels que sont le rapport au symbolisme, au réalisme, au mysticisme, au fatalisme, à l’astronomie et aux statistiques. Il montre que par-delà leurs différences de conceptions souvent très marquées, leurs positions peuvent se recouper sur l’un ou l’autre de ces marqueurs et ainsi créer des complicités ou désaccords de circonstance.

La première ligne est consacrée au positionnement de Ptolémée, qui est après tout la référence majeure de l’astrologie traditionnelle occidentale. Les lignes suivantes indiquent comment ses successeurs respectent son héritage, s’en démarquent ou le renient.

On voit ainsi que tous les courants adhèrent à une conception avant tout symboliste des effets astrologiques, à l’exception du conditionalisme et de l’astro-statistique, alors que Ptolémée était plus mesuré. On remarque que le fort mysticisme crée des complicités entre Rudhyar, Hadès et Andrieu que tout semble opposer par ailleurs ; on s’aperçoit que l’astro-traditionalisme et l’astro-karmisme se rejoignent dans l’hyper-fatalisme, que Ptolémée et l’astro-conditionalisme sont les plus concernés par les réalités astronomiques, que l’astro-conditionalisme est le plus réaliste, etc.

On y voit qu’André Barbault - puisque c’est le sujet central de cet article - considérait l’influence astrologique comme essentiellement symbolique, qu’il était plutôt réaliste, laïque et matérialiste, moyennement déterministe, faiblement concerné par les racines astronomiques de l’astrologie et partisan des vérifications statistiques. Ajoutons à cela son tropisme freudien, sa passion pour l’astrologie mondiale, la configuration de son ciel de naissance (que nous n’étudierons pas ici), et nous avons de quoi analyser et comprendre son rapport et ses apports à l’astrologie de son temps.

Du bain ésotérique à la découverte de Freud

André Barbault est né le 01/10/1921 à 17 h 00 à Champignelles, un bourg de l’Yonne où son père était forgeron et sa mère femme au foyer. Il a deux frères aînés, Hubert et Armand. Ce dernier, né le 02/04/1906 à 10 h 00 à Champoulet, Loiret, va exercer une influence majeure sur le destin du jeune André. Grand lecteur, passionné d’occultisme, de chiromancie, d’alchimie et d’astrologie, bricoleur, Armand poursuit des études de technicien en électricité et de chimie, mais finira par devenir alchimiste. Les 15 ans qui le séparent d’André font de lui le mentor de son jeune frère : “Je lui dois l’essentiel, il m’a mis sur la voie. Certes, j’ai appris en grande partie tout seul et par moi-même, mais les conversations et la correspondance que nous avons eues m’ont été très utiles”, se rappelle Barbault.

Thème de naissance pour André Barbault — Thème écliptique — AstroAriana
Thème écliptique
Thème de naissance pour André Barbault — Thème de domitude — AstroAriana
Thème de domitude
Thème de naissance pour André Barbault — Hiérarchie des Planètes — AstroAriana
Hiérarchie des Planètes
André Barbault
01/10/1921 à 17 h 00 TL (01/10/1921 à 16 h 00 TU)
Champignelles (Bourgogne-Franche-Comté, France)
Latitude +47° 47’ ; Longitude +3° 04’

Lesté pour tout bagage scolaire de son certificat d’études obtenu en 1934, dès l’âge de 13 ans André parcourt avidement la bibliothèque d’Armand, très riche en livres d’astrologie. Il lit Muchery, Antarès, Janduz, Privat, Beer, Gouchon, Choisnard et s’initie ainsi à l’astrologie généthliaque (individuelle), dressant les Thèmes de célébrités et s’essayant à leur interprétation sur la base des conceptions les plus traditionnelles. Il se passionne aussi très tôt pour l’astrologie mondiale (collective), est “fasciné par les prévisions qui emplissent les pages des magazines de l’époque” et “admire ces gens qui, jonglant avec les ingrès, les éclipses, semblent au fait de la finance, de la politique, de l’industrie”.

L’influence d’Armand aurait pu faire d’André un astrologue occultiste traditionaliste s’il n’avait fait que suivre le chemin tracé par son aîné et si la famille Barbault n’avait pas été abonnée au Crapouillot. Cette revue bimestrielle à caractère satiriste s’était spécialisée dans la publication de dossiers chauds et chocs sur les scandales affectant la politique, la littérature et les mœurs qui lui valurent nombre de procès. À la fin des années 1930, les Barbault reçoivent un numéro du Crapouillot consacré à la sexualité, comprenant un article sous l’angle de la psychanalyse dont l’auteur est René Allendy, docteur en médecine, homéopathe et l’un des fondateurs de la Société psychanalytique de Paris en 1926. Le nom de l’auteur fait “tilt” dans la tête d’André : il le connaissait étant donné qu’Allendy était astrologisant et s’était déjà distingué par ses écrits dans le milieu astrologique.

Son très traditionaliste frère Armand considérait que la psychanalyse était trop moderne pour ne pas être démoniaque, mais ce ne fut pas l’avis d’André, pour qui c’est une découverte bouleversante. Armand, faisant fi de ses préjugés personnels, procure à son jeune frère l’Introduction à la psychanalyse de Freud (Payot, 1921), et André dévore avec passion cet ouvrage roboratif auquel il ne comprend pas tout mais qui est pour lui une véritable révélation. Il se persuade alors que “Freud y traite le psychisme humain d’une manière qui correspond au langage astrologique ; langage analogique qui fait entrevoir qu’il existe quelque chose de commun entre ces deux domaines”. Il affirmera plus tard que “C’est bien Freud qui a découvert les chemins de l’inconscient, ensuite, Jung ira plus loin, certes, mais Freud est à l’origine de l’exploration de notre nuit intérieure”. Mais Jung était encore peu connu et très peu traduit en français à cette époque. Et c’est ainsi qu’André Barbault a entraîné l’astrologie dans les freudaines du freudisme qui deviendront l’une de ses deux marques de fabrique, avec ses travaux en astrologie mondiale.

L’astrologie traditionnelle à la mode freudienne

Pourquoi cette orientation décisive ? On peut y voir une volonté de se démarquer de l’emprise irrationaliste et occultiste de son frère Armand et en même temps d’essayer de mettre du sang neuf dans les vieilles outres de l’astrologie traditionnelle en branchant celle-ci sur un courant psychologiste qui passait alors pour un parangon de modernité. Et puis André Barbault ne pouvait pas encore savoir ce que Freud pensait des astrologues : "Il s’agit de personnes insignifiantes ou même de minus habentes” [personnes d’une intelligence faible, d’une grande médiocrité intellectuelle NDLR], “qui se livrent à des calculs astrologiques et qui prédisent ainsi l’avenir à leurs clients" (Nouvelles conférences sur la psychanalyse, S. Freud, Gallimard 1971).

Rétrospectivement, on peut dire qu’il a eu le nez creux en décidant de parer les quatre Éléments (Feu-Terre-Air-Eau) de l’astrologie traditionnelle des plumes du Ça”, du “Moi”, du “Surmoi et des “complexes”, par exemple d’Œdipe ou de castration freudiens, qu’il a progressivement greffés sur diverses configurations zodiaco-planétaires. Avant la IIe Guerre Mondiale, la psychanalyse n’était pas encore populaire et à la mode. Elle ne le deviendra progressivement que dans les années d’après-guerre, celles au cours desquelles Barbault jette les bases de l’astro-freudisme et entreprend la rédaction de l’un de ses ouvrages majeurs, De la psychanalyse à l’astrologie. C’était l’époque opportune pour se lancer dans un aggiornamento freudien de l’astrologie et, en bon opportuniste, Barbault a su prendre le train psychanalytique en marche.

Il est d’ailleurs frappant de constater que l’essor, l’âge d’or et le déclin de la psychanalyse freudienne et de l’astro-freudisme de Barbault, à peu près entre 1955 et 1985, ont été concomitants. C’est là une démonstration des dangers de l’opportunisme : les modes changent, elles sont périssables, et malheur à ceux qui ne savent pas changer en même temps qu’elles.

La doctrine des “signatures

Mais n’allons pas trop vite : avant le temps du déclin sclérosé, il y eut celui de l’ascension fulgurante d’André Barbault dans le paysage astrologique francophone et, il faut le reconnaître, d’une réelle période de progrès relatif qui ne devait pourtant rien au freudisme. C’est ainsi que, prenant acte des résultats des statistiques Gauquelin, s’appuyant sur elles et n’en retenant que ce qui l’arrangeait et confirmait certaines assertions ptoléméennes, il élabora sa doctrine des “signatures” planétaires. Ce n’était pas réellement une nouveauté, puisque Ptolémée soulignait déjà au IIe siècle l’importance qu’il fallait accorder aux planètes “angulaires (proches de l’horizon et du méridien). Mais il fut le premier à élaborer un début de systématisation de cette approche hiérarchisée des Thèmes individuels qu’Henri-Joseph Gouchon, dans son Dictionnaire astrologique (Dervy-Livres, 1974), décrit ainsi : “L’expression signature Vénus-Jupiter, Vénus-Mercure, Vénus-Soleil-Mercure, etc., signifie que ces planètes ont imprégné le né de leur influence. Il est évident que toutes les planètes influencent une personne, mais l’expression ‘signature’, en quelque sorte synonyme de dominante, s’applique mieux aux deux ou trois planètes les plus importantes […]. Le né est généralement ‘signé’ par la planète gouvernante et par celle qui occupe dans l’horoscope la position prédominante”.

Sur ce sujet, André Barbault lui-même est plus précis : “Une naissance c’est un croisement de lieu et de moment. Ce sont donc les positions de l’axe méridien et de l’axe horizon par rapport au reste du thème qui prévalent. Il ne faut donc pas s’étonner que l’angularité ait été de tout temps, depuis Ptolémée, la note majeure. Ainsi, une planète présente à un angle prend une place importante, surtout si, au surplus, elle est en aspect avec l’autre angle. Une telle double valorisation la positionne comme signature astrale du sujet, ce qui en fait son type planétaire. Et c’est le blason de la personne”. Cette conception “angulariste” des dominantes planétaires ne l’empêcha toutefois jamais d’user et d’abuser de la doctrine des Maîtrises planétaires, que les statistiques Gauquelin ont infirmée, et de faire contribuer les Maîtrises à ses “signatures” quand ça l’arrangeait, de façon aléatoire, non systématique et dans un absolu manque de rigueur et de cohérence.

Ce renouvellement de la doctrine des “signatures” était néanmoins un relatif progrès. Il mettait sur la piste d’une hiérarchisation planétaire globale qui faisait jusqu’alors largement défaut dans les pratiques d’interprétation. Il permettait de sortir de la méthode analytique qui prédominait alors chez les astrologues, et qui consistait à interpréter les Thèmes planète par planète, Aspect par Aspect, Signe par Signe et surtout Maison par Maison, ce qui interdisait toute vue d’ensemble organisée. Ce que Jean-Pierre Nicola résume ainsi : cette “technique opère par superpositions : significations des Maisons + Signes + planètes + Aspects. Ce que l’on désigne, en maths modernes, par une ‘réunion’. Une connaissance élémentaire de la mathématique moderne suffit à comprendre pourquoi cette ‘réunion’ couvre tout : il y a en elle beaucoup plus de possibilités théoriques-spéculatives que de possibilités réelles”. Ce qui signifie que l’introduction par Barbault des “signatures” dans cette “réunion” réduisait très sensiblement le champ des possibles et interdisait, au moins théoriquement et relativement, de faire dire n’importe quoi à un Thème natal en fonction de la subjectivité de l’interprète.

Je dois moi-même reconnaître qu’après près de deux ans de pratique de l’astrologie selon les recettes de Hadès qui n’étaient que des “réunions”, ce fut un véritable soulagement dans mes jeunes années quand, ayant lu le Manuel de Barbault, je commençai à appliquer sa méthode des “signatures”. Cela me fit faire d’incontestables progrès, même s’ils me laissèrent sur ma faim étant donné qu’à cette époque, ma pratique m’avait déjà amené à douter de la réalité des Maîtrises planétaires que Barbault ne désavouait en rien.

La doctrine des “signatures” fut l’une des trois contributions plutôt positives d’André Barbault à l’astrologie symboliste. Elle aurait été beaucoup plus positive si elle s’était muée en une conception systématiquement hiérarchisée de tous les éléments d’un Thème. En effet, une ou plutôt des dominantes impliquent nécessairement des non-dominantes, qui demandent aussi à être interprétées en tant que telles, et non effacées au profit d’une “signature” ou d’un “blason”. Cela, Barbault ne l’a jamais fait. C’est ainsi, comme le note Nicola, que “chaque individu ‘signé’ par une ou plusieurs planètes reçoit à la naissance les maillons de ses correspondances analogiques. La notion de personnalité disparaît au profit du ‘type’. Il suffit, dans l’interprétation, d’énumérer le nombre de signatures et de répartir dans le temps et l’espace les ‘types’ que l’on porte en soi”.

Une autre contribution positive d’André Barbault à l’astrologie symboliste fut l’utilisation d’un langage moderne, clair, sophistiqué pour évoquer et décrire les significations planétaires et zodiacales telles qu’elles sont conçues par l’astrologie qualifiée de “traditionnelle”. Barbault était un excellent vulgarisateur.

Enfin, il a su dépouiller cette approche de l’astrologie de son ésotérisme de pacotille, de ses prétentions occultistes désuètes, de ses faux mystères mystiques, c’est-à-dire de tout ce qui caractérisait l’approche d’un Hadès, parangon de l’astrologie traditionaliste. Mais ce fut au prix d’une réduction de celle-ci au statut simplificateur d’astro-psychologie typologique. Dans le cadre précontraint des conceptions symbolistes anachroniques et fausses telles que les doctrines des quatre Éléments et des Maîtrises planétaires qu’il n’abandonna jamais, il développait un point de vue aussi laïque, réaliste et pragmatique que possible.

Un symboliste jusqu’au-boutiste

André Barbault fut et resta toute sa vie un symboliste et un analogiste convaincu. Il faisait sienne cette définition que donnait Robert Amadou de la doctrine astrologique, qui reposerait dans cette optique sur “l’unité du cosmos et l’interdépendance de toutes les parties de ce vaste ensemble, conçues sur le mode analogique, perceptibles par ce même mode. C’est elle qui justifie, c’est elle qui constitue l’astrologie […]. C’est un univers où l’ordre règne, un ordre omniprésent. Mais l’ordre du cosmos astrologique n’est pas l’ordre du monde scientifique. Il n’est pas soumis au temps et à l’espace ; il n’est pas exprimable en termes de relations spatio-temporelles. C’est un ordre qualitatif”.

Barbault considérait donc que dans cette vaste interdépendance unitaire, le cosmos astronomique et le cosmos astrologique étaient étanches l’un à l’autre, sans interaction, ce qui est un paradoxe insoutenable ou l’aveu d’une vision du monde franchement dualiste qu’il n’a jamais assumée en tant que telle, et ce qui traduit une profonde incohérence. Mais pour lui, si un astre “influe” sur un individu, comme il l’écrit dans De la psychanalyse à l’astrologie, “ce n’est pas en tant que corps céleste exerçant une action transitive, en l’occurrence en irradiant quelque rayon : c’est en tant que cet astre est un symbole de ce qui se déroule dans le cœur de cet homme, en vertu de cette ‘sympathie’ interne entre deux semblables et en fonction de l’appartenance cosmique à la nature humaine. Il ne s’établit pas entre l’astre et l’homme une succession de causes et d’effets ; l’astre et l’homme sont pris, au contraire, dans une simultanéité globale où l’astre est le signe de l’homme comme l’homme est le signe de l’astre.

Ce point de vue exclusivement symboliste exclut toute possibilité d’une astrologie naturelle, physique, quantitativement reliée aux positions et cycles astronomiques réels : “Si le ciel des astronomes est un système de faits identifiés par les instruments de calcul et d’optique, celui des astrologues représente un système de valeurs à qualification humaine”, affirme-t-il dans le même livre.

Mais alors, pourquoi apporta-t-il sa caution astrologique personnelle aux statistiques de Gauquelin, qui ne mesuraient pas des symboles ou des analogies, mais mettaient en évidence l’influence quantitative, mesurable de planètes réelles dans un ciel réel ? Et pourquoi prétendait-il être un héritier moderne de Ptolémée, lequel, dans l’introduction au Livre Ier de sa Tétrabible, exposait clairement et rationnellement le rapport entre l’astronomie, qui “nous permet de connaître les positions relatives que le Soleil, la Lune et toutes les planètes adopteront à tout moment entre eux et par rapport à la Terre, du fait de leurs mouvements” ; et l’astrologie qui, “par l’analyse des caractères naturels propres à ces configurations relatives, nous fait détecter les changements qu’elles provoquent dans le ‘contenu’ qu’elles englobent”. Ainsi pour Ptolémée, ce sont des planètes réelles, astronomiques, qui “provoquent” des changements dans les “contenus” humains… ou autres. Il faut dire que Ptolémée était à la fois astronome et astrologue, ce qui n’était pas le cas de Barbault, qui ne connaissait pas grand chose en astronomie et faisait peu de cas du peu qu’il en connaissait.

Pour lui, définitivement, “l’astrologie ne traite pas des corps célestes, à la réalité mesurable et comptable, mais d’un ordre symbolique. Elle est un langage, où le ciel est le signifiant et l’individu le signifié : elle traite précisément de l’union sur le plan symbolique du signifiant et du signifié. Cela suffirait à penser que les astres ne déterminent pas ce qu’est un individu mais l’expriment”. Selon Barbault donc, l’astrologie n’était qu’un langage déconnecté du réel qu’il est censé exprimer. Et un langage déconnecté du réel, on peut lui faire dire n’importe quoi, ce dont les astrologues en général, et Barbault en particulier, ne ne sont jamais privés.

Mais cette contradiction insoutenable entre le réel et le symbolique semble l’avoir quand même un peu dérangé. Il l’avoue dans le même livre : “Certes, cette théorie symboliste n’est pas sans poser des problèmes dans la mesure où elle se présente comme un système non-achevé et qu’il est difficile d’achever dans l’état actuel de nos connaissances. On a parlé d’effets parallèles d’une cause unique commune ; on a évoqué aussi la simultanéité des phénomènes liée à l’étrange notion de ‘correspondance’. On pressent une vérité qu’il est malaisé de définir faute de pouvoir vraiment la saisir. Chacun exprime les choses à sa manière […]. Il faudra sans doute bien du temps avant que la vérité soit connue sur ce mystère de l’astrologie”. En des termes plus clairs, Barbault reconnaît là qu’il est en présence d’une aporie (difficulté logique insoluble). Et par là même reconnaît aussi le malaise intellectuel que peut engendrer la conception d’un univers astrologique magico-symboliste autonome et tissé de mystérieuses analogies et correspondances internes que rien d’externe (rien d’astronomique) n’explique ni ne justifie.

L’inconscient freudien au secours de l’astro-symbolisme

Comment sortir de cette aporie magico-symboliste ? C’est simple, assène un Barbault fraîchement converti au freudisme : en fait, c’est notre inconscient psychanalytique qui se charge de la besogne. Et vu que les astrologues qui l’ont précédé ne le savaient pas, il affirme avec un culot monstre qu’ils se sont tous trompés : “La faiblesse de l’astrologie venait essentiellement de ce que ses fervents ne regardaient qu’un seul des termes du rapport : l’externe astronomique. Ils ne voyaient pas quelle substance véhiculaient les analogies ni quels liens circulaient entre l’armature conceptuelle de leurs théories et les réalités individuelles que celles-ci enveloppaient dans leur dynamisme […]. Ils ne savaient pas qu’au conditionnement de ce déterminisme astral répondait un conditionnement psychique analogue justifiant leur théorie, et même qu’il existait une ‘destinée intérieure’ faisant le pendant à la destinée cosmique”.

Et cette “destinée intérieure” faite de tropismes déterminés par des automatismes de répétition inconscients, ce serait la psychanalyse qui en aurait la clé. Pour nous en convaincre, il convoque l’autorité de René Laforgue, qui fut avec René Allendy l’un des fondateurs de la Société psychanalytique de Paris en 1926 : “L’âme, comme toutes les énergies de la nature, subit le déterminisme des lois universelles” (Laforgue, La psychanalyse et les névroses, Payot, 1924) ; “la lutte, dont l’enjeu serait la vie, ne se passe pas seulement entre les individus, mais dans leur conscience même, chacun étant un microcosme à l’image du macrocosme, et représentant un champ de bataille où s’affrontent les forces de la destinée” (Laforgue, Talleyrand, l’homme de la France, Édition Mont-Blanc, 1947). Ce qui amène Barbault à conclure que “les astres ne sont pas ces mondes lointains, ces forces autonomes et étrangères qui pèsent sur nos destinées comme des entités extérieures. Ils vivent en nous, sont notre propre réalité […]. Le ciel, en somme, est à l’intérieur de nous […]. Ce déterminisme [astral] existe à l’étage inférieur du psychisme, dans l’inconscient, à la racine des instincts”. Traduction : c’est pour Barbault dans l’inconscient freudien que sont tapies les mystérieuses correspondances magico-symbolistes à l’origine des vraies-fausses influences astrologiques.

Certes, aucune IRM (Imagerie par résonance magnétique) n’a jamais permis de détecter l’existence de macro-planètes à l’intérieur du très hypothétique microcosme de nos corps, mais c’est un détail vulgairement anatomique qui ne semble pas déranger Barbault. Et il n’hésite pas à s’auto-contredire quelques pages plus loin en écrivant que “l’homme qui est le sommet et l’abrégé de l’univers subit plus que tout autre et d’une façon plus complexe l’influence de tous les rythmes qui scandent les manifestations variées du cosmos. Il faut avoir atteint un niveau de schizoïdie inquiétant pour en avoir perdu la notion dans notre monde moderne et rationnel”. Quel inquiétant niveau de schizoïdie Barbault avait-il atteint pour affirmer à la fois que les astres réels ne nous déterminent pas mais qu’ils nous déterminent quand même ?

Mais à la décharge de Barbault, il faut reconnaître que, comme l’astrologie traditionnelle, la psychanalyse use et abuse du symbolique et du mythologique : de ce fait, dans son optique elles étaient faites pour s’entendre même si Freud vouait l’astrologie aux gémonies. Ce dernier écrivait en effet que “La doctrine des pulsions est, pour ainsi dire, notre mythologie. Les pulsions sont des êtres mythiques, grandioses dans leur indétermination” (XXXIIe des Nouvelles Conférences, Angoisse et vie pulsionnelle, 1933). Barbault a su trouver en Freud un compagnon de mythifications et mystifications. Après tout, écrit-il, “le langage qu’emploie le psychanalyste quand il démonte les structures psychiques est le même que celui qu’utilise l’astrologue quand il déchiffre ses constellations”. Alors pourquoi se gêner, surtout si Jung, plutôt bien disposé à l’égard de l’astrologie, n’hésitait pas à affirmer lui aussi que “la mythologie astrale n’est que la projection dans le ciel de la psychologie inconsciente”. Avec l’inconscient psychanalytique, qu’il soit freudien ou jungien, plus besoin selon Barbault de signifiant objectif (i.e. les astres réels). Le signifié lové dans les ténèbres intérieures de la subjectivité psychique se suffit à lui-même. Une telle conception de l’astrologie ne peut être qualifiée que de psychotique.

Dans l’inconscient planétaire psychanalytique tel que le concevait Barbault, les planètes étaient assimilées par transpositions à des pulsions-tendances instinctives, les Aspects qu’elles formaient entre elles à des complexes, les Signes à leurs modulations et les Maisons aux domaines électifs de leurs expressions. Ce rapprochement entre freudisme et astro-symbolisme a ainsi donné lieu à des analogies aléatoires, irrationnelles, opportunistes et non-systématiques.

C’est ainsi que, dans le Traité pratique d’astrologie de Barbault, le Soleil se voit attribuer à la fois le “surmoi négatif” et l’idéal du “moi positif”, alors que Mercure n’est qu’en “partie assimilable au moi” ; la Lune est “en relation avec le ça”, Jupiter avec “l’épanouissement du stade oral des psychanalystes”, Saturne avec “l’insatisfaction du stade oral”, Mars et Pluton avec le “stade sado-oral” tandis que pour une raison non explicitée Vénus, Neptune et Uranus ne sont corrélés à aucune instance freudienne. C’est du grand n’importe quoi qui mélange arbitrairement des instances psychiques (le “moi”, le “surmoi” et le “ça”) et des stades de développement freudiens, et les distribue sans aucune logique interne ni externe.

Idem pour pour les Signes : le Taureau serait un “instinctif oral”, le Cancer soumis au “complexe maternel” (autre nom de celui d’Œdipe), le Lion infatué du “moi” ; la Vierge correspondrait au “complexe anal replié” tout comme le Scorpion qui, en plus, serait aussi en relation avec le “complexe anal relâché”, alors que ces complexes n’existent pas chez Freud. Pourquoi alors les évoquer et invoquer ? Selon l’un des épigones de Barbault, c’est parce que la queue est repliée entre les jambes de l’idéogramme de la Vierge, et dardée dans celui du Scorpion : misère des fumeuses analogies symbolistes... En réalité, le concept de “complexe anal” est une expression forgée par le conservateur de musées et historien de l’art René Huygue dans son livre Dialogue avec le visible (Flammarion, 1955). Elle figure page 323 dans cette phrase peu charitable pour le freudisme : “Le détail grossier, voire scatologique, abonde. À son propos, on a pu évoquer ce que le vocabulaire moderne, qui n’est plus celui de Diafoirus, appelle avec gravité le ‘complexe anal’”. Rappelons que par extension, le nom de ce médecin cuistre du Malade imaginaire de Molière désigne désormais communément un prescripteur prétentieux à la limite du charlatanisme.

Les autres Signes ne correspondent, toujours selon Barbault et dans le même livre, à rien de psychanalytique qui mérite d’être noté, probablement en raison du manque d’intérêt symbolico-psychanalytique de leurs idéogrammes. C’est à nouveau du grand n’importe quoi sans aucune rigueur. En réalité, le système de la psychanalyse freudienne est incompatible avec les systèmes astrologiques, même si elle et eux se réclament du symbolisme et d’un fort déterminisme. Mais Barbault ne veut et/ou ne peut pas voir cette incompatibilité fondamentale.

Dans les années 1950, le milieu astrologique parisien se réunissait chez Barbault pour explorer les arcanes de son astro-freudisme. Témoignage de Jean-Pierre Nicola, qui a assisté à nombre de ces réunions : “Il s’agissait, notamment, d’adapter la psychanalyse freudienne à l’astrologie par le biais des symboles. Les complexes avaient leurs planètes. Le principal de la terminologie freudienne : Œdipe, castration, oralité, analité, fixation, homosexualité manifeste ou latente, frustration, identification, sublimation, tout était en place. La palette astrale étant plus large, il fallut créer des complexes. Tel celui de l’urètre chez l’uranien ambitieux, ou celui du ‘vagin denté’ chez la femme castratrice. Les seins, qui sont pourtant matière à divers complexes selon leurs formes et dimensions, n’avaient droit à aucun intérêt. Sans doutes ces parties sont-elles déjà trop élevées… Enfin, ils sont quand même en filigrane dans le complexe de sevrage”. On voit à quel niveau catacombaire planait l’astro-freudisme…

L’essor de la psychanalyse & de l’astro-freudisme

André Barbault publia un premier livre, Défense et illustration de l’astrologie, (Éditions Grasset, 1955), qui n’eut qu’un nombre de lecteurs confidentiel. Il n’y insistait pas trop sur son freudisme encore embryonnaire. La publication de cet ouvrage chez un éditeur en vue lui permit néanmoins d’asseoir sa réputation dans le milieu astrologique et de se faire connaître dans des cénacles mondains artistiques et littéraires. C’est ainsi qu’il fit la rencontre de l’écrivain François-Régis Bastide, astrologisant notoire qui lui-même consacra un livre à l’astrologie : Zodiaque, secrets et sortilèges, (Perrin, 1964).

Bastide fit jouer ses relations pour convaincre les éditions du Seuil de publier, en 1959, les 12 volumes de la collection Zodiaque dirigée par Barbault. Ces ouvrages de vulgarisation, majoritairement rédigés par Barbault, eurent un énorme et immédiat succès, et se vendirent à des millions d’exemplaires pendant 30 ans. Cette réussite retentissante incita son éditeur à publier coup sur coup, en 1961, De la psychanalyse à l’astrologie, qu’il avait écrit 15 ans plus tôt et qu’il n’avait pas réussi jusqu’alors à faire éditer, et le Traité pratique d’astrologie, qu’il rédigea rapidement pour faire face à la demande.

La carrière de Barbault était lancée. Son Traité se vendit très bien, beaucoup plus que tout autre ouvrage de ce type avant lui, et sera traduit en italien, en espagnol et en portugais. Presque tous les astrologues le lurent et se positionnèrent par rapport à lui. Barbault accéda alors à la célébrité, fut régulièrement invité dans de très nombreux médias, devint l’astrologue que consultaient les stars des arts, des lettres et du show-bizness, et se posa en chef de file et “pape” incontournable de l’astro-psychologie francophone.

En 1963 notamment, une toute jeune chanteuse de 18 ans vint le consulter. Voici comment Françoise Hardy relate cette consultation : “Mon gynécologue m’a conseillé de consulter l’astrologue André Barbault. Ce que ce dernier m’a dit sur moi, en particulier l’analyse de ma problématique affective, masochiste sur les bords, était tellement juste que j’en ai été troublée. J’étais déjà attirée par la psychologie, la psychanalyse, etc., et André Barbault venait de publier ‘De la psychanalyse à l’astrologie’”. Il faut dire que l’interprétation de son Thème natal était quasi “inratable” en utilisant la méthode des “signatures” de Barbault (Soleil-Capricorne, opposition angulaire de Saturne-Mars-Uranus à Vénus). Mais cinq ans plus tard, c’est avec Jean-Pierre Nicola qu’elle décidera de s’initier à l’astrologie, et c’est ainsi qu’elle deviendra à partir de 1974 l’égérie de l’astrologie conditionaliste. 1974 est justement l’année de la brutale rupture entre Barbault et Nicola…

Mais n’anticipons pas et revenons au début des années 1960-1980. Indépendamment de l’astrologie, la mode psychanalytique freudienne battait son plein et Barbault était porté par ce courant favorable : la convergence était parfaite. L’astrologie comme la psychanalyse vivaient un véritable “âge d’or” : au cours des années 1970 par exemple, Germaine Soleil, alias “madame Soleil”, vendait de l’horoscope et répondait en direct avec un succès fou sur Europe 1 aux questions que se posaient des milliers d’auditeurs sur leur avenir. Dans le même temps, Françoise Dolto, grande vulgarisatrice freudo-lacanienne, se répandait elle aussi sans cesse sur les ondes et pages de nombreux médias pour y prêcher la bonne parole de la psychanalyse. Notons au passage que son maître Jacques Lacan n’hésitait pas à écrire que “La psychanalyse est une pratique délirante… C’est ce que Freud a trouvé de mieux. Et il a maintenu que le psychanalyste ne doit jamais hésiter à délirer” (Ornicar ? Bulletin périodique du champ freudien, 1977). Et que Dolto, qui passait pour féministe et de bon sens, n’avait aucune gêne à écrire que “Le moi des femmes est la plupart du temps plus faible que celui des hommes. Leur sur-moi est rudimentaire (sauf les cas de névroses)” (Psychanalyse et pédiatrie, Seuil, 1971).

En bref, dans ces années-là l’astrologie populaire et savante était à la pointe de la mode culturelle et la psychanalyse vulgarisée ou non aussi. Et Barbault, qui se situait pile au centre du carrefour de ces deux disciplines, profita à fond de l’aubaine. L’astrologie était alors si en vogue que le Président de la République de l’époque, Georges Pompidou, n’hésita pas à répondre à la question d’un journaliste lors d’une conférence de presse en lui disant “Je ne suis pas madame Soleil !”, et que le sociologue Edgar Morin, secondé de quelques épigones, lui consacra un (piètre) livre entier (La Croyance astrologique moderne, Éditions l’Âge d’Homme 1982).

Il faut préciser qu’à cette époque, la psychanalyse freudienne n’avait pas encore fait l’objet d’une démystification. Certes, son caractère pseudo-scientifique, authentiquement mythologique et très faiblement thérapeutique l’avait dès les années 1930 exposée à de nombreuses critiques, en particulier aux USA, mais celles-ci étaient demeurées confidentielles. S’y attaquer dans les années 1960-1980 demeurait un tabou dans les milieux universitaires et culturels dont elle colonisait la plupart des petits et grands esprits.

L’un des premiers à dénoncer publiquement cette imposture à cette époque et en France fut Pierre Debray-Ritzen, médecin et écrivain, dans son livre La Scolastique freudienne (Fayard, 1973). Il y critiquait l’obscurantisme de Freud, la symbolique extravagante sur laquelle étaient fondées ses conceptions et la pesanteur idéologique de la psychanalyse qu’il appelait le “goulag freudien” : “On sait combien se prend et se fige en nous une croyance ; comment elle s’engraisse en interprétant chaque nouveau fait, en l’assimilant, en faisant de lui sa propre substance… Ainsi l’idée fausse et toute faite projette-t-elle sa propre lumière en aveuglant toute autre notion qui pourrait la contredire. Une scolastique est dès lors en marche qui apporte le déroulement confortable de sa logique et l’habitude de son vocabulaire. Rien ne peut l’arrêter, sinon précisément ce doute exigé sans cesse par le raisonnement expérimental - au sens bernardien - et dont on apprécie, en l’occurrence, la nécessité fondamentale”

Au terme de cette charge, Debray-Ritzen allait jusqu’à qualifier Freud de “génie de l’esbroufe”. On peut en dire autant de Barbault. Mais en 1973, la psychanalyse était encore une vache sacrée et les psychanalystes réunis et associés à toutes les bonnes consciences de la gauche mondaine dénoncèrent cet outrage au freudisme, en arguant que son auteur était un fieffé réactionnaire proche de l’extrême-droite (ce qui était vrai) et donc qu’il était un adversaire du “progressisme” de Freud. C’était un argument hors-sujet et inepte, vu que Freud était politiquement et culturellement un homme de droite hyper-conservateur qui vouait une grande admiration envers le fasciste Bénito Mussolini… Mais n’anticipons pas. En 1973, le brûlot de Debray-Ritzen ne parvint pas à entraver la mode freudienne, et dans son sillon le “génie de l’esbroufe” Barbault put continuer à triompher sans modestie aucune, sans réaliser que son entreprise de pseudo-modernisation n’avait eu pour effet que de remplacer la scolastique de l’astrologie classique par celle de l’astro-freudisme.

Contestations, dissidences & ruptures

Pendant les glorieuses années de l’essor astro-freudien, Barbault exerçait aussi une autorité presque sans partage sur le C.I.A. (Centre International d’Astrologie), une fédération qui réunissait la plupart des astrologues ésotérico-traditionalistes (tel Alexandre Volguine) ou réformateurs, et pas toujours astro-freudiens, qui comptaient à cette époque. Le C.I.A. était associé à une revue dirigée par l’hyper-traditionaliste Alexandre Volguine, les Cahiers astrologiques, qui publia 30 numéros thématiques entre 1957 et 1967, dont plusieurs consacrés à l’astrologie mondiale et médicale. Tout ce petit monde hétéroclite pouvait y exprimer ses points de vues et approches contradictoires. Cette aventure prit fin en 1967 lorsqu’éclata un violent conflit entre les traditionalistes menés par Volguine et les réformistes représentés par Barbault. Vers la fin de cette période, 1965 fut une année-charnière, avec la parution de trois ouvrages qui contestaient d’une manière ou d’une autre la validité des thèses de Barbault.

Deux étaient écrits par des astrologues et parurent presque simultanément aux Éditions Traditionnelles : Claire Santagostini et Jean-Pierre Nicola. Ancienne élève et collaboratrice d’André Barbault, Claire Santagostini critiquait ouvertement, dans son Horoscopie cartésienne, le Traité pratique d’astrologie de Barbault qu’elle jugeait trop analytique et typologique, et prônait une pratique de l’astropsychologie beaucoup plus globale et synthétique mais qui restait symboliste. Quant à Jean-Pierre Nicola, dans La Condition solaire il ne critiquait certes pas explicitement Barbault (pas encore), mais il jetait dans ce livre les bases d’une approche entièrement nouvelle de l’astrologie, réconciliée avec l’astronomie, débarrassée des quatre Éléments et des Maîtrises traditionnelles, en phase avec les découvertes neurophysiologiques de Pavlov, sans référence à la psychanalyse et développant une vision non-exclusivement symboliste. Bref un ensemble qui se situait aux antipodes de l’astropsychologie symboliste et freudienne de Barbault. Après l’avoir lu, ce dernier, interloqué mais pas encore hostile, n’eut qu’une réaction affligeante en sous la forme d’un commentaire lapidaire : “C’est une vue de l’esprit”.

Le troisième livre qui parut en 1965 fut le brûlot anti-astrologique de Michel Gauquelin L’astrologie devant la science (Éditions Planète), dans lequel il démolissait l’astrologie et les astrologues pour promouvoir L’influence des astres (titre de son précédent livre paru aux Éditions du Dauphin) qu’il a mise en évidence par ses recherches statistiques et qui l’incitera quelques années plus tard à s’auto-définir comme cosmopsychologue pour ne pas être confondu avec un vulgaire “néo-astrologue”. Pour le coup, Volguine, Nicola et Barbault se retrouvèrent dans un front commun pour en faire la critique en dépit de leurs différends : Volguine parce que pour lui les statistiques étaient une science impie, Nicola parce que de nombreuses méthodes et conclusions de Gauquelin étaient contestables, et Barbault parce que ces résultats infirmaient la plupart des postulats de l’astrologie classique. Ce fut la dernière manifestation d’entente faussement cordiale au sein du C.I.A.

L’affrontement larvé qui couvait entre les astro-conservateurs ésotérico-irrationalistes menés par Volguine et les astro-réformateurs laïco-réalistes représentés par le duo Barbault-Nicola se mua en violente rupture en 1967. De froide, la guerre devint très chaude et la participation de Barbault, dont l’autoritarisme de tsar freudiste était de plus en plus contesté, à la création d’Ordinastral, une société qui commercialisait des interprétations de Thèmes informatisées sans en avertir ses confrères, fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase des rancœurs accumulées. Les divergences de fond ne pouvaient plus être ignorées. Le C.I.A. dirigé par Paul Colombet sous la houlette de son vice-président Barbault et les Cahiers astrologiques dirigés par Volguine divorcèrent.

En 1967 Barbault abandonna ses fonctions sous-directrices au sein du C.I.A. et en 1968 devint rédacteur en chef de la nouvelle revue trimestrielle qu’il créa, L’Astrologue (Éditions Traditionnelles). Dans les pages de celle-ci seront publiés ses propres articles et ceux d’astrologues qui le suivirent dans cette nouvelle aventure éditoriale. Parmi eux on peut citer les plus réguliers jusqu’en 1974 : Jean-Pierre Nicola, Henri-Joseph Gouchon, Régine Ruet, Paul Colombet, Gustave-Lambert Brahy, André Boudineau, Max Lejbowicz, Jacques Berthon, Max Duval. Et dans cette revue, on a même pu trouver un entretien de Barbault avec… la psychanalyste freudienne Françoise Dolto !

Parallèlement, le C.I.A. confia à Berthon, Nicola, Colombet et Ruet la responsabilité de créer une école, le C.E.F.A. (Centre d’Enseignement et de Formation à l’Astrologie) afin de sortir les astrologues de leur en-soi confiné. Mais les approches trop différentes de l’astrologie des membres du quatuor firent rapidement exploser cet attelage baroque. De son côté, Claire Santagostini avait déjà ouvertement fait sécession en créant la même année avec François Villée son école d’astrologie globale. Entre 1967 et 1974, Berthon, Nicola et Colombet créèrent à leur tour leurs propres courants dans un climat de guerre froide entre pro-freudiens et anti-freudiens. Cela finit par déboucher en 1974 sur la violente rupture entre Nicola et Barbault : l’astro-conditionalisme et l’astro-freudisme étalaient désormais au grand jour leur incompatibilité. Il n’y avait dès lors plus aucune unité de façade dans le milieu astrologique francophone. Celui-ci garde encore aujourd’hui les traces de ces inévitables et salutaires schismes.

Résultat : en 1974 Barbault, qui n’avait jamais créé d’école pour diffuser son enseignement personnel, se retrouvait quasiment seul à (ne plus) régner que sur un champ de ruines. Mais il continuait à être considéré comme l’astrologue de référence, le “pape” de l’astrologie francophone, et désormais cela seul lui importait. La psychanalyse était toujours à la mode et donc lui aussi, les livres qu’il publiait se vendaient bien et il était toujours l’astrologue que les stars venaient consulter. Il était malgré tout à son apogée et ne se doutait pas que l’étoile du freudisme allait se mettre à progressivement pâlir et, inévitablement, la sienne avec.

Du déclin de l’astro-freudisme à l’essor de l’astro-jungisme

Alors que l’œuvre de Freud était bien connue dans la France du début des années 1950, celle de Jung l’était beaucoup moins : elle était encore réservée à des spécialistes, à des initiés. Barbault admettra d’ailleurs qu’il ne connaissait à peu près rien des écrits de Jung, faute d’avoir trouvé ses livres, lorsqu’il rédigea son propre livre De la psychanalyse à l’astrologie vers 1946. Ce n’est qu’à partir des années 1955-1960 que l’œuvre de Jung commença en France à être publiée par de grands éditeurs qui la rendirent accessible à un large public.

Quand Barbault lança l’astro-freudisme, il n’existait par conséquent pas d’équivalent astro-jungien dans l’espace francophone, mais il s’en était constitué un aux USA et c’était un Français, Daniel Chennevière, qui en était à l’origine dans les années 1930. Rien ne destinait Chennevière à devenir astrologue sous l’alias de Dane Rudhyar : musicien, compositeur né à Paris, il avait émigré aux USA pour y vivre de son art. Dans ce pays il devint l’ami de l’occultiste et théosophe millénariste Alice Bailey, grande prêtresse des temps futurs prometteurs (le New age) pour laquelle la mythique nouvelle ère du Verseau était imminente.

C’est par l’intermédiaire de la théosophie qu’il rencontra l’astrologue Marc Edmund Jones, qui l’initia à l’astrologie, discipline que le désormais dénommé Dane Rudhyar étudia parallèlement à l’œuvre de Jung. De la fusion qu’il opéra entre New age, syncrétisme théosophique, astrologie et jungisme naquit l’astrologie transpersonnelle ou astro-jungisme, dont le livre fondateur est L’astrologie de la personnalité, qui parut en 1936. Rudhyar écrivit à la suite une quarantaine d’ouvrages dans cette veine, et créa en 1969, dans la foulée du mouvement hippie fortement influencé par le New age et dont il fut l’une des icônes, le Comité International pour une Astrologie Humaniste. (C.I.A.H.). C’est sous cette appellation Astrologie humaniste” que l’astro-jungisme allait désormais se développer et se propager.

L’astro-jungisme de Rudhyar resta largement inconnu en France jusqu’à ce que les Éditions du Rocher décident en 1978 de se lancer dans l’édition de ses livres ainsi que de ceux de son épigone Alexandre Ruperti, qui connurent rapidement le succès : l’astrologie humaniste jungienne était lancée et fit désormais une rude concurrence à l’astro-freudisme de Barbault. Ce dernier résuma assez bien la philosophie générale de l’astro-jungisme en relatant sa dernière rencontre avec Rudhyar : “Dès qu’il s’agissait de donner une densité à l’astrologie et de la hiérarchiser, ça ne lui plaisait pas du tout. À la fin de sa vie, dans le dernier numéro de L’Astrologue où il intervient peu avant sa mort, il me dit que l’astrologie n’a rien avoir avec la science, la connaissance, etc. Alors c’est quoi l’astrologie ? Finalement son système s’est évaporé dans une mystique galactique”. On pourrait aussi dire que Rudhyar a trahi et phagocyté l’œuvre de Jung comme Barbault l’a fait avec celle de Freud.

Il est vrai que selon Dane Rudhyar, “L’étude scientifique de la connexité observable entre les phénomènes célestes et les changements plus ou moins caractérisés dans la vie de groupes ou d’individus n’est pas de son ressort”, et que “l’astrologie trouve toute sa dimension dans le fait qu’elle transforme le profane en sacré, les données de l’astronomie en la révélation d’un ordre cosmique présent tant dans la cellule et la personne humaine que dans le système solaire et la galaxie. Tenter de faire de cette discipline une ‘science’ fondée sur des données empiriques et statistiques revient à nier sa nature profonde et immémoriale”.

Samuel Djian-Gutenberg cite Rudhyar dans sa présentation du livre de son ami et gourou Approche astrologique des complexes psychologiques : “J’ai défini l’Astrologie, je crois, comme un ‘moyen de compréhension’, une alternative aux croyances religieuses, dévotionnelles, ou aux méthodes scientifiques basées sur l’analyse quantitative et le contrôle de la matière et des forces matérielles : l’Astrologie est un moyen pour découvrir l’ordre et la structure inhérente à toute personnalité, et le dharma qu’il nous faut réaliser afin de neutraliser le karma d’anciens échecs”. On peut donc se demander en quoi l’astro-jungisme est encore de l’astrologie... Il est vrai aussi que le syncrétisme de l’astrologie humaniste s’apparente davantage à une mystico-philosophie cosmique, une spiritualité New age qu’à une forme d’astrologie stricto sensu. Ses connexions et passerelles directes avec l’astrologie karmique et avec le bouddhisme, surtout dans sa version à destination des Occidentaux, sont nombreuses. C’est d’ailleurs sur la lancée de l’astro-jungisme humaniste que l’astrologie karmique, ultime dégénérescence de l’astrologie, prendra peu après son essor.

Mais peu importe l’avis de Barbault sur l’astro-jungisme : objectivement, la mode de la psychanalyse freudienne est en train de s’achever et les critiques qui lui sont adressées sont de plus en plus nombreuses. Plus tard, Le Livre noir de la psychanalyse. Vivre, penser et aller mieux sans Freud (Éditions Les Arènes, 2005) en fera la somme sous la forme d’un implacable réquisitoire, tandis que Sébastien Dupont, dans son livre L’autodestruction du mouvement psychanalytique, (Gallimard, 2014) en fait un diagnostic sans concession bien qu’il soit lui-même freudien : “Passé l’âge d’or, en France, des années 1960-1980, la psychanalyse a perdu régulièrement de son influence et de son attrait, que ce soit auprès des intellectuels, des acteurs de la santé mentale ou de l’opinion publique. En plus d’être contestée scientifiquement par les neurosciences et la psychologie cognitive, elle est plus que jamais exposée à la concurrence d’autres approches psychothérapeutiques. Tout donne à penser qu’elle se trouve à un moment charnière de son histoire qui décidera de son avenir. Comment expliquer cet affaiblissement ? Il ne tient pas simplement à des oppositions extérieures. Il a sa source dans les dysfonctionnements et les dérives internes du mouvement psychanalytique lui-même”.

Les années 1980-1990 voient l’essor d’une nouvelle mode, celle sans divan ni complexes du développement personnel pour le moi-je sanctifié, du bouddhisme mondain et des humanisteries lénifiantes, c’est-à-dire de nouvelles fredaines plus du tout freudiennes. Dans ce contexte, l’astro-jungisme humaniste, conçu dans les années 1930, est par rapport à l’astro-freudisme de Barbault une terrible régression vers le pseudo-ésotérisme mâtiné de spiritualisme abscons qui caractérisait l’astrologie d’avant-guerre.

Barbault semble d’ailleurs prendre implicitement acte de la fin de l’âge d’or du freudisme dans l’ultime ouvrage significatif qu’il publie en 1992 et qui clôt ses apports à l’astro-psychologie : L’Univers astrologique des Quatre Éléments (Éditions Traditionnelles). Dans ce livre qu’il décrit en quatrième de couverture, toujours aussi immodeste, autosatisfait et mégalomaniaque, comme “le premier livre des Éléments dans le monde, appelé à devenir un grand classique”, il ne fait pratiquement aucune allusion à la psychanalyse freudienne. Il est donc intéressant de se pencher sur son contenu.

L’Univers astrologique des Quatre Éléments

Cet ouvrage est en quelque sorte le chant du cygne (du Signe ?) astro-symboliste d’André Barbault. Il s’y livre à une défense et illustration passionnée et très documentée de la doctrine archaïque des 4 Éléments (Feu, Terre, Air, Eau) dans ses applications à de multiples domaines (cosmologie, philosophie, poésie, médecine, biologie, physique, climatologie, psychologie, etc.), et surtout bien évidemment à l’astrologie en particulier. Et par un habile tour de passe-passe, il tente de faire accroire que la quasi-universalité des domaines d’application de cette doctrine est une légitimation de l’astrologie Élémentale.

Pour illustrer ce fait, ne prenons que deux exemples. Il ne suffit pas de faire une analogie entre les quatre Éléments et les quatre principaux états de la matière : solide (Terre), liquide (Eau), gazeux (Air) et plasmatique (Feu) pour légitimer l’astrologie Élémentale. Cela d’autant plus que le feu n’est pas un plasma, mais un gaz spécial, qui ressort donc de l’Élément Air et réduit ainsi le nombre d’Éléments à trois. Il faut aussi démontrer qu’il existe ou peut exister une corrélation entre ces états de la matière et l’astrologie.

De même, il ne suffit pas de constater qu’il existe des caractères bilieux, sanguins, nerveux et lymphatiques en analogies respectives avec le Feu, l’Air, la Terre et l’Eau, et qu’on peut couramment observer (entre autres) ces types de fonctionnement psychologique, pour en inférer par analogie la validité de l’astrologie Élémentale, qui elle aussi fait référence à ces types caractérologiques. Et enfin, il ne suffit pas d’amalgamer quatre états physico-chimiques de la matière avec quatre types caractérologiques sous la bannière analogique rassembleuse des quatre Éléments pour prouver que la doctrine Élémentale est consubstantielle à l’astrologie. Il faut encore le démontrer, et pour cela passer de l’analogie à la logique.

Une critique systématique de l’application à l’astrologie des 4 Éléments a déjà été faite. Elle a entre autre été publiée dans la propre revue de Barbault, L’Astrologue (2e trimestre 1995), accompagnée d’une critique détaillée de la doctrine des Maîtrises planétaires parue elle aussi dans L’Astrologue (4e trimestre 1996). Inutile donc d’y revenir en détail ici. Rappelons simplement que cette doctrine des 4 Éléments ne fait absolument pas partie de l’héritage astrologique traditionnel, si l’on fait remonter celui-ci à Ptolémée (IIe siècle). En effet, on n’en trouve nulle trace dans son Tetrabiblos : Ptolémée ne fait jamais appel aux instances que sont le Feu, la Terre, l’Air et l’Eau pour fonder son explicative naturaliste des influences zodiaco-planétaires.

On peut en tirer deux hypothèses explicatives : ou bien la “tradition astrologique” est absente de l’œuvre de Ptolémée, ou bien la conception dominante de l’astrologie qui se réclame des 4 Éléments est d’une “tradition” plus récente. Les recherches historiques montrent que c’est bien le cas. Il n’existe en effet aucun document fiable et de source sûre attestant de l’utilisation de la théorie des 4 Éléments dans les textes astrologiques antérieurs à la Tétrabible. L’attribution des 4 Éléments au zodiaque et aux Planètes ne se serait produite au plus tôt qu’à la fin du Moyen Âge, voire seulement au XVe siècle avec la redécouverte des savoirs antiques gréco-romains suscitée par la Renaissance. Ce n’est en tout cas qu’à partir du XVIe siècle que commence à émerger de plus en plus fréquemment la conception de l’astrologie fondée sur les 4 Éléments.

Le problème avec la défense de la doctrine des 4 Éléments à laquelle s’adonne Barbault réside dans les permanents amalgames auxquels il se livre : il mélange sans rigueur et sans distinctions tous les domaines du savoir, du réel, de l’imaginaire et toutes les époques dans sa tentative désespérée de légitimer et justifier à tout prix la doctrine Élémentaire appliquée à l’astrologie.

Barbault, Lavoisier et la décomposition de l’eau

Dans son chapitre III intitulé “Hippocrate à nos jours”, Barbault fait très fort en écrivant qu’il “importe peu que la chimie lavoisienne et la physique atomique aient détrôné la ‘physique’ aristotélicienne des quatre Éléments. Ce n’est pas parce qu’un système est périmé qu’il faut pour autant reléguer leurs règnes au musée des antiquités”.

Puisqu’il se réfère à Antoine Lavoisier, voyons ce qu’il en est. Par ses expériences au moyen d’un entonnoir de verre, d’un flacon de récupération, d’un canon de fusil, de baguettes de fer neuf et d’un foyer pour chauffer de l’eau distillée et purgée de tout gaz, Lavoisier a démontré entre 1783 et 1785 que l’eau n’était pas un élément simple, mais une substance qui pouvait être décomposée en deux éléments chimiques, l’oxygène et l’hydrogène. Il inaugura ainsi l’ère de la chimie scientifique et put déclarer en 1789, année révolutionnaire, que “jusqu’à ces derniers temps on avait regardé l’eau comme une substance simple, et les anciens n’avaient fait aucune difficulté de la qualifier du nom d’élément… mais on va voir que l’eau n’est plus un élément pour nous” (Lavoisier, Traité élémentaire de chimie, 1789).

“Imaginons l’importance philosophique des découvertes comme celles prouvant que l’eau n’est pas un élément. […] de telles découvertes brisent l’histoire. Elles marquent une défaite totale de l’immédiateté. Elles font apparaître la profondeur du chimique sous le physique”, écrit le philosophe et épistémologue Gaston Bachelard, dans Le Matérialisme rationnel, (P.U.F., 1953). Cette importance à la fois philosophique et scientifique semble échapper à Barbault, qui persiste à penser que l’eau reste un élément simple même s’il a été expérimentalement démontré qu’elle n’en est pas un. Pour lui l’eau reste un élément en tant que symbole, et cela seul compte dans son esprit.

Mais qu’est-ce qu’un symbole ? Selon Carl-Gustav Jung, expert dans ce domaine, c’est “un terme, un nom ou une image qui, même lorsqu’ils nous sont familiers dans la vie quotidienne, possèdent néanmoins des implications qui s’ajoutent à sa signification conventionnelle et évidente. Tant qu’un symbole est vivant, il est la meilleure expression possible d’un fait. il n’est vivant que tant qu’il est gros de significations. Que cette signification se fasse jour […], que l’on découvre l’expression qui formulera le mieux la chose cherchée, attendue ou pressentie, alors le symbole est mort : il n’a plus qu’une valeur historique”.

Barbault se garde bien de citer cet écrit de Jung - il en cite d’autres, moins gênants pour sa conception du symbolisme, et pour cause. Un fait nouveau a été découvert : l’eau n’est pas un élément simple. Il en résulte que toute la symbolique factuelle qui lui était attachée n’a plus d’autre valeur qu’historique. Mais aussi artistique, littéraire et poétique si l’on s’en tient à sa symbolique pure. Si Barbault veut maintenir après Lavoisier que l’eau est un élément simple, il doit alors reconnaître que l’astrologie ne ressort pas de la science, mais de l’art, de la littérature, de la poésie, et n’est qu’un système périmé si elle ne puise sa source et sa légitimité qu’à celle des quatre Éléments traditionnels.

Pour sauver les 4 Éléments astrologiques de leur placement au musée des antiquités, Barbault appelle ensuite l’épistémologie à la rescousse en arguant que “L’Histoire de la science est faite de dépassements successifs du savoir qui n’annulent pas automatiquement l’acquis antérieur : Einstein n’a pas effacé Newton, pas plus que Copernic n’a gommé Ptolémée”. C’est parfois vrai et parfois faux, et le vrai ne vaut pas le faux. Après Lavoisier, c’est devenu une erreur d’affirmer que l’eau est un élément simple, puisqu’il a été expérimentalement démontré qu’elle était un composé chimique dont la molécule est formée de deux atomes d’hydrogène et d’un atome d’oxygène dont la formule est H2O. Il ne s’agit pas d’un dépassement, mais d’une révolution. De même, on ne peut épistémologiquement mettre sur le même plan les systèmes astronomiques de Ptolémée, de Copernic, de Newton et d’Einstein. Le système de Ptolémée était géocentrique, ceux des trois autres sont héliocentriques. Le passage de Ptolémée à Copernic annule clairement l’acquis ptoléméen antérieur, alors que de Copernic à Einstein, on assiste à des dépassements successifs, à la fois qualitatifs et quantitatifs, du système héliocentrique. On ne peut pas mettre sur le même plan, égaliser des dépassements et une rupture épistémologique (concept inventé par Bachelard) comme le fait Barbault.

Depuis Lavoisier, la chimie a progressé et on sait que les éléments simples ne sont pas quatre, mais actuellement au moins 118 selon le tableau périodique de Mendeleïev qui les ordonne par numéro atomique croissant et les organise en fonction de leur configuration électronique qui sous-tend leurs propriétés chimiques : “La simplicité est donc de l’ordre d’un résultat ; elle était posée comme initiale dans la doctrine des 4 éléments ; elle est maintenant terminale […] poser le simple comme une limite à la décomposition ne préjuge pas le caractère absolu de cette limite. Et c’est seulement dans la période contemporaine que s’établit une sorte de cohérence qui confère aux éléments un statut bien défini de substance élémentaire” (Gaston Bachelard, Le matérialisme rationnel, P.U.F., 1929).

Mais voilà : comme la plupart des astrologues, Barbault est prisonnier d’une vision du monde symboliste et archaïque où le Feu, la Terre, l’Air et l’Eau sont les éléments primordiaux d’un jeu de correspondances à l’intérieur d’une réalité a priori conçue comme magiquement harmonieuse. Bachelard, encore lui, décrit très bien cet état d’esprit dans son livre Le pluralisme cohérent de la chimie moderne (Vrin, 1929) : “Ce concept d’harmonie est presque aussi ancien dans la philosophie que le concept de réalité. Ces deux concepts jouent d’ailleurs vis-à-vis de la réflexion philosophique des rôles étrangement parallèles. En effet, la première pensée qui vient à l’esprit, c’est de traiter l’harmonie comme un principe inscrit au cœur même du réel. Harmonie et Réalité seraient également primordiales : de même qu’il suffirait d’ouvrir les yeux pour recevoir la première leçon de réalisme, il suffirait du même coup d’œil pour comprendre que le Monde est ordonné. Il y a là une harmonie naïve qui dépasse peut-être dans ses prétentions le réalisme naïf, en ce sens qu’une telle conception harmonique du Monde refuse les lenteurs et les précautions de l’empirisme et qu’elle s’achève dans l’esprit sans même se soucier d’une connaissance préalable de la Nature”.

Barbault, les quatre Éléments et la caractérologie

Barbault, on le voit, n’était pas très à l’aise avec la physique, la chimie et l’astronomie. Il ne les trouvait sans doute pas assez symbolistes. Il était davantage dans son… élément avec la psychologie, ses caractères et ses types. Il rappelle à raison que les premières grilles de lecture psycho-caractérologiques avaient pour origine la doctrine des 4 Éléments et que celles-ci ont irrigué pratiquement tous les systèmes de psychologie individuelle qui se sont ultérieurement développés.

Toujours pour sauver les 4 Éléments astrologiques de leur placement au musée des antiquités, Barbault cite ainsi René Le Senne, philosophe et psychologue : “Hippocrate, puis Galien, par la théorie des quatre constitutions humorales, ont posé les principes d’une caractérologie si heureuse qu’elle a franchi les siècles, exercé la plus large influence et en fin de destinée vient se fondre facilement dans la caractérologie contemporaine” (Traité de caractérologie, P.U.F., 1945). Ou bien encore le psychologue Albert Burloud : “Pour que la célèbre classification hippocratique ait eu la fortune qu’on sait, il faut bien qu’il y ait en elle quelque chose de fondé. On n’est pas peu surpris de constater que des philosophes modernes, et non des moindres, l’ont reprise, avec des modifications sans doute, mais en lui gardant quelques-uns de ses traits essentiels” (Le Caractère, P.U.F., 1942). Et aussi le philosophe Emmanuel Mounier : “Soutenue par des siècles d’expérience et d’observation clinique, [la théorie des quatre constitutions humorales] attendit qu’une science plus compréhensive, en la renouvelant, lui trouvât une justification. Des modernes ont repris la vieille classification quadripartite, dont le cadre leur paraît confirmé comme un pressentiment de la science plus récente” (Traité du caractère, Le Seuil, 1946).

Le Senne, Burloud et Mounier ont raison… mais pas Barbault lorsqu’il argue de leurs écrits pour tenter de sauver les 4 Éléments purement symbolistes de l’astrologie. Aucun de ces trois auteurs n’était de près ou de loin astrologue ou astrologisant, il s’en faut même de beaucoup. Ils se contentaient de rappeler et souligner l’influence considérable de la classification hippocratique des tempéraments sur la psychologie et la caractérologie contemporaine.

On ne trouve d’ailleurs aucune mention de l’astrologie dans les œuvres attribuées à Hippocrate, et c’est ainsi qu’au long des siècles, la caractérologie hippocratique s’est développée parallèlement à l’astrologie et indépendamment de celle-ci. En témoigne le fait que des savants hostiles à l’astrologie ne trouvaient rien à redire à s’y référer explicitement. En arguant de l’autorité de Le Senne, Burloud et Mounier (entre autres) pour légitimer sa conception symbolisle-Élémentaire de l’astrologie, Barbault se livre donc à un amalgame épistémologique qui est le fruit d’une malhonnêteté intellectuelle.

Barbault, Bachelard et les quatre Éléments

Barbault cite aussi abondamment Gaston Bachelard pour justifier et légitimer sa conception symboliste-Élémentaire de astrologie. Mais il omet de signaler que si Bachelard a beaucoup écrit sur les 4 Éléments, son avis sur l’astrologie était des plus réservés. “L’astrologie repose sur la phénoménologie primitive qui est une phénoménologie de l’affectivité : elle fabrique des êtres objectifs avec des fantômes projetés par la rêverie, des images avec des désirs, des expériences matérielles avec des expériences somatiques, et du feu avec de l’amour”, écrivait-il dans son livre La Psychanalyse du Feu (Gallimard, 1938).

L’astrologie n’était donc pour lui au mieux qu’un savoir imaginaire pré-scientifique produit par les poétiques rêveries de primitifs projetant dans le ciel leurs désirs affectifs et les chimères de leur imagination, et au pire qu’un faux savoir élaboré par des songe-creux qui auraient dû définitivement disparaître après le très scientifique et matérialiste siècle des Lumières, mais, se désolait-il, “même chez l’homme nouveau, il reste des vestiges du vieil homme. En nous, le dix-septième siècle continue sa vie sourde” (La formation de l’esprit scientifique, Vrin, 1965).

Diplômé en physique-chimie, docteur ès lettres, philosophe des sciences, Gaston Bachelard (1884-1962) était un réaliste rationaliste (et même surrationaliste) doublé d’un poète sensible à l’irrationalité de l’imaginaire. Homme de son temps, il n’échappa pas à l’attraction de la psychanalyse mais ce furent ultra-paradoxalement les travaux de Jung, très marqués par un ésotérisme spiritualiste fort éloigné de ses propres conceptions, qui l’influencèrent avant tout, l’incitant à créer une “psychanalyse de la connaissance objective”. Cette approche originale introduisait et étudiait la notion d’“obstacle épistémologique”, concept qui désignait les projections affectives, habitudes de pensée, archaïsmes cognitifs et récursivités qui, dans l’univers mental du scientifique, s’immiscent entre la volonté de connaître et l’objet étudié.

Thème de naissance pour Gaston Bachelard — Thème écliptique — AstroAriana
Thème écliptique
Thème de naissance pour Gaston Bachelard — Thème de domitude — AstroAriana
Thème de domitude
Thème de naissance pour Gaston Bachelard — Hiérarchie des Planètes — AstroAriana
Hiérarchie des Planètes
Gaston Bachelard
27/06/1884 à 11 h 00 TL (27/06/1884 à 10 h 41 TU)
Bar-sur-Aube (Grand Est, France)
Latitude +48° 14’ ; Longitude +4° 42’

Selon Bachelard, ces obstacles épistémologiques sont des sources d’erreurs de raisonnement ou de jugement quant à ce qu’un scientifique croit ou pense pouvoir savoir du phénomène en question. Ce sont probablement les effets conjugués de son amour de la poésie, de sa fascination pour l’imaginaire et de sa volonté de conjurer les effets des obstacles épistémologiques qui l’incitèrent à s’intéresser de très près à quelques-uns des savoirs élaborés pendant l’ère préscientifique s’étendant de l’antiquité classique jusqu’au XVIIIe siècle. Il a ainsi développé une bonne connaissance de l’alchimie bien plus que de l’astrologie, qu’il ne semble pas avoir pris la peine d’étudier sérieusement pour lever les obstacles épistémologiques qui l’empêchaient lui-même d’accéder à sa réalité objective.

En étudiant les sources archaïques de ces obstacles épistémologiques, il ne put faire autrement que de tomber sur la doctrine des 4 Éléments développée par Aristote, qui triompha de l’atomisme de Démocrite et fut au centre des savoirs pendant plus de plus de deux millénaires. Pour la grande majorité des scientifiques, c’est-à-dire des rationalistes intégristes, cette doctrine n’était qu’une vision du monde archaïque et erronée à oublier ou ranger dans le musée des idées, mais pas pour Bachelard. Il considérait certes cette doctrine comme l’un des obstacles épistémologiques majeurs à l’accession à un véritable savoir scientifique, mais il y voyait aussi une ample et toujours féconde création de l’imaginaire préscientifique à même de nourrir les rêveries et imaginations des “âmes poétiques” - dont la sienne.

Citation : “Dans La Psychanalyse du Feu, nous avons proposé de marquer les différents types d’imagination par le signe des éléments matériels qui ont inspiré les philosophies traditionnelles et les cosmologies antiques. En effet, nous croyons possible de fixer, dans le règne de l’imagination, une loi des quatre éléments qui classe les diverses imaginations matérielles suivant qu’elles s’attachent au feu, à l’air, à l’eau ou à la terre. Et s’il est vrai, comme nous le prétendons, que toute poétique doive recevoir des composantes, - si faibles qu’elles soient - d’essence matérielle, c’est encore cette classification par les éléments matériels fondamentaux qui doit apparenter le plus fortement les âmes poétiques. Pour qu’une rêverie se poursuive avec assez de constance pour donner une œuvre écrite, pour qu’elle ne soit pas simplement la vacance d’une heure fugitive, il faut qu’elle trouve sa matière, il faut qu’un élément matériel lui donne sa propre substance, sa propre règle, sa poétique spécifique. Et ce n’est pas pour rien que les philosophies primitives faisaient souvent, dans cette voie, un choix décisif. Elles ont associé à leurs principes formels un des quatre éléments fondamentaux qui sont ainsi devenus des marques de tempéraments philosophiques. Dans ces systèmes philosophiques, la pensée savante est liée à une rêverie matérielle primitive, la sagesse tranquille et permanente s’enracine dans une constance substantielle. Et si ces philosophies simples et puissantes gardent encore des sources de conviction, c’est parce qu’en les étudiant on retrouve des forces imaginantes toutes naturelles. Il en va toujours de même : dans l’ordre de la philosophie, on ne persuade bien qu’en suggérant des rêveries fondamentales, qu’en rendant aux pensées leur avenue de rêves”. (L’eau et les rêves, essai sur l’imagination de la matière, Éd. José Corti, 1942).

Mais attention, prévient Bachelard : il ne faut pas tout mélanger, et confondre “l’avenue de rêves” des 4 Éléments avec le boulevard haussmannien d’abstractions rationnelles de la science moderne : “ll faut donc accepter une véritable rupture entre la connaissance sensible et la connaissance scientifique” (L’air et les songes, essai sur l’imagination du mouvement, Éd. José Corti, 1943). L’astrologie des 4 Éléments, dans cette optique, ne peut être acceptée que tant qu’elle se cantonne à n’être qu’une image déformée du cosmos, une fiction poétique, une rêverie produite par notre connaissance sensible sans prolongement scientifique. Si elle prétend sortir du champ de la connaissance sensible qui pour Bachelard est le sien afin de se faire une place dans celui de la connaissance scientifique, elle doit en revanche être combattue pour ce qu’elle est : une fausse science ou parascience archaïque, un obstacle épistémologique.

Bachelard n’imagine même pas qu’il puisse exister une autre forme d’astrologie que celle fondée sur les 4 Éléments, mais encore une fois, ses connaissances en astrologie étaient très superficielles et lacunaires. S’il avait creusé un minimum ce sujet, il se serait aperçu que l’astronome-astrologue Johannes Kepler avait formulé au début du XVIIe siècle une approche de l’astrologie qui excluait les 4 Éléments : “Pour moi, voilà dix ans que je rejette complètement la division en douze signes égaux, les maisons, les dominations, les triplicités. Je ne retiens que les seuls Aspects et ramène l’astrologie à la doctrine harmonique. […] Quoi qu’il en soit, et même si je me régale à bon droit de cette très ingénieuse imitation de la nature et de cette distribution des qualités entre Signes, je n’y attache quand même pas plus de prix qu’elle ne mérite ; et ce n’est pas parce que les premiers auteurs ont emprunté une loi à la nature pour leurs spéculations arbitraires, qu’en retour la nature des choses célestes s’est soumise en tout à leurs spéculations… Il apparaît plutôt de l’examen attentif des causes (des dénominations) que les Signes du zodiaque ont reçu le nom des éléments seulement en raison d’inventions arbitraires ; et qu’en réalité ils ne sont liés par aucune parenté particulière avec les éléments qui ont servi à les nommer”, écrivait-il.

Mais la conception originale de l’astrologie développée par Kepler a totalement échappé aux radars épistémologiques de Bachelard. Ce très remarquable et significatif angle mort de sa vision de l’histoire des sciences trouve probablement son origine, en même temps que sa fascination pour l’univers des 4 Éléments, dans sa formation initiale de physico-chimiste. Comme le remarque le philosophe Christian Godin (La Totalité réalisée : les sciences, Champ Vallon, 1997-2001), “l’attention de Bachelard focalisée sur la matière proche a rivé l’intérêt de Bachelard sur la physique-chimie et l’a détourné des étoiles”. L’astronomie et l’astrologie antiques n’avaient en effet jamais été des sciences physiques, mais plutôt des géométries dans l’espace géocosmique. Et en tant que telles, elles ont largement été ignorées par Bachelard, qui n’hésitait pas à écrire que “l’univers est l’infini de [son] inattention” et que “l’expérience de l’univers, en admettant que ce concept ait un sens, ne prépare aucune multiplication de pensée” (Univers et réalité, P.U.F., 1965). Alors que les 4 Éléments, si apparemment concrets dans leur référence à la matière terrestre, lui apparaissaient comme des préfigurations de la physique-chimie.

Et c’est bien de géométrie dans un espace imaginaire qu’il s’agit lorsque Bachelard évoque brièvement l’astrologie en s’émerveillant devant le spectacle du zodiaque des constellations : “Sur cet immense tableau d’une nuit céruléenne, la rêverie mathématicienne a écrit des épures. Elles sont toutes fausses, délicieusement fausses, ces constellations ! Elles unissent, dans une même figure, des astres totalement étrangers. Entre des points réels, entre des étoiles isolées comme des diamants solitaires, le rêve constellant tire des lignes imaginaires. Dans un pointillisme réduit au minimum, ce grand maître de peinture abstraite qu’est le rêve voit tous les animaux du zodiaque” (L’Air et les Songes, essai sur l’imagination du mouvement, José Corti, 1943).

Revenons-en à Barbault. Il se trompe très lourdement quand, pour tenter de justifier et légitimer sa conception symboliste de l’astrologie des 4 Éléments, il invoque magiquement les écrits de Bachelard. Bachelard ne s’intéressait pas à l’astrologie. Il n’avait aucun préjugé favorable à son égard et il n’a jamais, contrairement à Jung, cherché à approfondir un minimum le peu qu’il en savait. Fondamentalement, elle lui était étrangère : son aveuglement sur le cas de Kepler en est une preuve parfaite. Il n’a jamais écrit un livre qui s’intitulerait “Psychanalyse de l’astrologie”, il en a écrit plusieurs où il “psychanalysait” le feu, la terre, l’air et l’eau à la mode jungienne. Bachelard n’y mentionne brièvement l’astrologie que parce qu’elle fait partie du champ d’application des 4 Éléments, et c’est tout. Rien, absolument rien dans l’œuvre de Bachelard, très influencée par Jung, ne peut permettre à Barbault de trouver une justification, légitimation ou confirmation de l’astrologie des 4 Éléments.

Quand Barbault trahit l’astrologie Élémentaire pseudo-traditionnelle…

On aurait pu s’attendre à ce que Barbault, dans son illustration et sa défense de la doctrine des 4 Éléments en astro-symbolisme, respecte au moins scrupuleusement la “tradition” astrologique post-ptoléméenne dont c’est l’un des piliers. Or il n’en est rien : il se permet dans son livre de bouleverser les attributions Élémentaires des Signes. Et pour justifier cette innovation doctrinairement iconoclaste et géométriquement discordante, il argue de deux raisons : la tradition ptoléméenne et la doctrine des Maîtrises planétaires. Voyons ce qu’il en est de ces raisons.

Ptolémée, dans son Tetrabiblos, ne fait aucune mention des 4 Éléments Feu, Terre, Air et Eau pour définir les caractéristiques planétaires et zodiacales. Son système est le suivant :

▶ Les influences des planètes sont définies par les dosages binaires des 4 qualités, influencielles et non substantielles, qui leur sont attribuées (chaud, froid, sec, humide) en fonction de leurs positions astronomiques par rapport au géocentre (proches, médianes, lointaines).

▶ Les influences des Signes sont définies par leur situation astronomique (déclinaisons équinoxiales, solsticiales et médianes, et les rapports diurne-nocturne que celles-ci induisent), par leur positionnement successif à l’intérieur des quatre quartes ainsi définies (cardinal, fixe, mutable) ainsi que par leur genre (alternativement masculin et féminin).

▶ Les saisons solaires, comme les planètes, sont définies par leurs qualités influencielles et météorologiques dominantes (printemps humide, été chaud, automne sec, hiver froid). Les 4 saisons et les 4 quartes zodiacales ne sont donc pas confondues et font l’objet d’un traitement différent. Ptolémée ne fait aucune mention d’une influence saisonnière individuelle spécifique ni de référence aux 4 tempéraments (bilieux, sanguin, flegmatique, lymphatique) qu’Hippocrate avait associés aux saisons, alors qu’il en connaissait nécessairement l’existence.

Enfin, Ptolémée affirme la prééminence du planétaire sur le zodiacal : les planètes sont premières et commandent, les Signes sont seconds et obéissent. Il se fonde entre autre, pour confirmer cette prééminence, sur l’antique doctrine des Maîtrises planétaires, qui introduit un lien de subordination systématique entre planètes et Signes, chaque Signe étant placé sous la gouvernance influencielle d’une planète, et il légitime cette doctrine en la fondant sur des bases astronomiques de son cru. Mais il se fonde surtout sur le fait que les planètes sont des objets matériels, et que les Signes ne sont que des déclinaisons géocentriques de leurs parcours orbitaux.

Il y a donc chez Ptolémée une solution de continuité théorique entre le planétaire et le zodiacal : ils sont considérés comme des objets entièrement différents et ne sont pas traités selon les mêmes standards systémiques. Seule la doctrine des Maîtrises les réunit, et Ptolémée n’est pas parvenu à faire de celle-ci un système cohérent, basé sur des standards communs aux planètes et aux Signes, qui lui donnerait une logique interne justifiant ces liens de subordination.

Par ailleurs l’astrologie selon Ptolémée, dépouillée de Feu, de Terre, d’Air et d’Eau et étayée par de constantes références à l’astronomie, est incompatible à la fois avec les rêveries para-épistémologiques de Bachelard et l’astro-symbolisme de Barbault. Cela n’empêche pas ce dernier de se réclamer de l’autorité et de l’antériorité de Ptolémée pour défendre une conception astro-symboliste de l’astrologie qui est largement étrangère à ce dernier.

Le système astro-symbolique dominant, dont Barbault est un représentant typique en dépit des freudaines dont il l’a travesti, et qui est apparu approximativement au XVIe siècle, a des bases très différentes de celles du ptoléméen, puisque les influences planétaires, saisonnières et zodiacales sont toutes trois définies par la même doctrine des 4 Éléments :

▶ Chaque planète est définie par l’Élément substantiel qui la constitue : Feu (Soleil, Mars), Terre (Mercure, Saturne), Air (Vénus, Jupiter) et Eau (Lune). Aux 7 planètes “traditionnelles” sont venues s’ajouter Uranus (Feu), Neptune (Eau) et Pluton (dont la qualification Élémentaire fait encore l’objet de débats).

▶ Chaque Signe est défini par son appartenance substantielle à 4 triplicités Élémentaires déterminées par la géométrie zodiacale, à savoir les 4 grands trigones réunissant chacun les Signes de Feu (Bélier-Lion Sagittaire), de Terre (Taureau-Vierge-Capricorne), d’Air (Gémeaux-Balance-Verseau) et d’Eau (Cancer-Scorpion-Poissons).

▶ Chaque saison solaire est définie par son Élément substantiel : Air (printemps), Feu (été), Terre (automne) et Eau (hiver). Les contradictions entre Éléments des saisons et des Signes et des saisons solaires ne sont pas traitées.

La prééminence du planétaire sur le zodiacal n’est affirmée que dans le cadre de la doctrine des Maîtrises planétaires. Les planètes et les Signes qu’elles gouvernent peuvent être de même Élément substantiel (ex. : Mars/Bélier, Feu), d’Éléments substantiels différents agonistes (ex. : Jupiter/Sagittaire, Air-Feu) ou d’Éléments substantiels antagonistes (ex. : Mercure/Gémeaux, Terre-Air). Les contradictions entre Éléments substantiels des planètes et des Signes sont négligées.

Telles sont les bases de l’astro-symbolisme, fondées sur le substantiel alors que celles de Ptolémée sont influencielles. La distinction entre le substantiel et l’influenciel est considérable. Jamais Ptolémée ne décrit-il, par exemple, de quelle substance (de quel Élément) est faite une planète : il prend bien soin de ne décrire que les qualités (chaude, froide, desséchante, humidifiante) de son influence. Inversement, l’astro-symbolisme post-ptoléméen attribue à chaque planète et Signe une substance (un Élément) qui le constitue et qui détermine la qualité de son influence, jamais formulée ni décrite car considérée comme implicite, con-substantielle. L’astrologie selon Ptolémée est par conséquence une astrologie des actions (des influences), donc dynamique, alors que l’astro-symbolisme post-ptoléméen est une astrologie des êtres (des substances), donc statique.

Certes, objecteront les astro-symbolistes post-ptoléméens, mais après tout le Feu est “chaud et sec”, la Terre “froide et sèche”, l’Air “chaud et humide”, et l’Eau “froide et humide” : qu’est-ce que ce distinguo entre substance et influence change à cela ? Réponse : tout, car Ptolémée, en ne faisant pas référence aux Éléments, donc en faisant abstraction de leur caractère substantiel, et en n’en conservant que leurs qualités actives, opère ainsi d’une manière analogue à celle d’une sorte de Lavoisier préscientifique en les dépouillant de leur unicité élémentaire substantielle. Comprenne qui voudra.

Ces bases substantielles sont acceptées par Barbault et l’immense majorité des astrologues contemporains, à quelques variantes près. Même ceux qui se réclament de l’astrologie sidéraliste (basée non sur les Signes tropiques, mais sur les constellations zodiacales) les partagent, en se contentant de les adapter à leurs conceptions sidéralistes.

Cependant la plupart des astrologues ont tendance, dans le cadre de la doctrine Élémentaire, à survaloriser le rôle et l’influence du zodiaque par rapport à ceux des planètes. Ils en arrivent ainsi à négliger les caractéristiques Élémentaires déterminées par ces dernières. C’est à raison que Barbault dénonce ce travers. Il fustige ainsi les grilles de cotation que l’on retrouve un peu partout et qui, pour évaluer la puissance relative des 4 Éléments dans un Thème, ne se fondent que sur le zodiaque et sur le nombre de planètes (ou sur l’Ascendant) occupant tel ou tel Signe, sans prendre en compte la nature Élémentaire des planètes dans leurs calculs. Il dénonce ce procédé avec la grandiloquence qui lui est coutumière : “Ce procédé fait fi de l’essentiel : l’astre, roi de l’univers astrologique. C’est l’astre en soi, dans sa nature propre, qui est le premier principe. […] Or que se passe-t-il si l’on comptabilise les emplacements planétaires en triplicités ? On ne fait parler seulement que les Signes en réduisant l’astre à un rôle de figurant. Dépersonnalisé, vidé de tout contenu, manipulé comme un pion, il ne vaut plus que par sa présence, réduit à un pointage. Adieu donc le planétarisme !”.

Et c’est ainsi que pour rendre aux planètes leur rôle premier dans la détermination des puissances Élémentaires, il en est venu, en se fondant sur la doctrine des Maîtrises, à décider que 5 Signes sur 12 devaient changer d’Élément afin que celui-ci soit identique à celui de leur planète Maîtresse : Le zodiaque des Éléments est le zodiaque planétaire. Chaque signe est doté de l’Élément de la planète rectrice. Ainsi, le Feu règne dans les signes marsiens du Bélier et du Scorpion, comme dans le signe solaire du Lion ; la Terre dans les signes mercuriens des Gémeaux et de la Vierge, ainsi que dans les signes saturniens du Capricorne et du Verseau ; l’Air dans les signes vénusiens du Taureau et de la Balance, ainsi que dans le signe jupitérien du Sagittaire ; et l’Eau dans le signe lunaire du Cancer et le signe neptunien des Poissons. C’est le planétarisme que nous retrouvons ici, prolongé dans une reconstitution zodiacale, et c’est lui qui doit servir de référence pour nos interprétations de type tempéramental”.

Cette affirmation péremptoire mérite d’être analysée dans le détail pour la somme d’absurdités et de contradictions qu’elle contient :

▶ Barbault a décidé en 1992 qu’étant donnée la prééminence du planétaire sur le zodiacal, un Signe devait appartenir au même Élément que sa planète Maîtresse. Pourquoi pas. Il se réfère au septénaire planétaire traditionnel. Pourquoi pas. Mais dans ce cas, le Poissons devrait logiquement être un Signe d’Air, puisque son Maître traditionnel, Jupiter, appartient à cet Élément.

▶ Mais Barbault en a décidé autrement, en faisant intervenir inopinément la Maîtrise de Neptune (découvert en 1846) sur ce Signe. Neptune relevant de l’Élément Eau pour le néo-astro-symbolisme post-1846, le Poissons se devait pour lui de rester un Signe d’Eau. Premier illogisme : si Barbault se fonde sur le septenaire traditionnel pour étayer sa démonstration, il se doit de respecter celui-ci. Et donc de ne pas introduire incongrûment une huitième planète transsaturnienne.

▶ Barbault aurait pu faire un autre choix, et décider de prendre en compte toutes les planètes transsaturniennes. Pourquoi pas. La très grande majorité des astrologues ayant décidé qu’Uranus était une planète de Feu et Neptune d’Eau et qu’elles maîtrisaient respectivement le Verseau et les Poissons (et Barbault étant sur ces points d’accord avec eux), il aurait alors dû attribuer le Feu au Verseau et l’Eau au Poissons. Mais il a décidé de maintenir la Maîtrise traditionnelle de Saturne sur le Verseau, dont il fait ainsi un Signe de Terre. Deuxième illogisme : ou bien Barbault se fonde sur le septenaire planétaire, et dans ce cas il exclut toutes les transsaturniennes, ou bien il inclut toutes les transsaturniennes, et dans ce cas le Verseau est un Signe de Feu et pas un Signe de Terre.

▶ Le cas de Pluton est plus compliqué : si la grande majorité les astrologues a décidé, pour des (dé)raisons analogiques, qu’il était le nouveau Maître du Scorpion, Signe d’Eau selon la tradition, l’accord sur sa nature Élémentaire n’a pu être trouvé. Seul l’Air semble avoir été exclu. Beaucoup d’astrologues estiment qu’il a une nature Élémentaire hybride et contradictoire, mi-chèvre mi-chou. Barbault reste quant à lui dans l’expectative : “Pluton peut encore faire l’objet d’un débat entre le bilio-nerveux [donc Feu-Terre] qui aurait plutôt ma préférence et le bilio-lymphatique [donc Feu-Eau]”.

L’illustration ci-dessus représente la classification Élémentaire des planètes selon Barbault. Enfin, pas tout à fait, puisque Pluton y est situé dans la partie du quadrant Terre la plus proche du quadrant Feu : le “bilio-nerveux” de Barbault, donc Feu-Terre, est donc ici très nettement Terre, dans le genre “nerveux sec” (ou “atrabilaire sec”, c’est pareil) plutôt que “nerveux-froid”. Il s’apparente ainsi à Mercure plutôt qu’à Saturne. Si le même Pluton avait été situé dans le quadrant Feu, il aurait été du genre “bilieux sec”, comme Soleil et Uranus, plutôt que “bilieux chaud” comme Mars. Enfin, s’il avait été positionné exactement à la limite du Feu et de la Terre, donc entre Soleil et Mercure tous deux secs mais d’un Élément différent, il aurait tout aussi exactement correspondu à la “préférence” floue de Barbault, un Pluton pour lui à la fois Feu et Terre (Feu de Terre ? Terre de Feu ?), mais ni l’un ni l’autre selon la logique interne propre à la doctrine des 4 Éléments, que Barbault traite par-dessus la jambe en prétendant la défendre.

Que le Pluton de Barbault soit “bilio-nerveux” ou “bilio-lymphatique” n’a d’ailleurs aucune importance, puisqu’il est comme Uranus (qu’il classe nettement comme étant de Feu) exclu de son jeu des néo-archéo-Maîtrises. Barbaut “préfère” qu’une seule planète trassaturnienne, Neptune, règne sur les Poissons. Il “préfère” que Mars reste Maître du Scorpion qui devient un Signe de Feu, et il “préfère” qu’Uranus ne soit pas Maître du Verseau, qui devient dans son zodiaque personnel un Signe de Terre sous l’influence de son Maître traditionnel Saturne, planète de Terre.

Ne cherchez pas une logique interne ou externe à tout cela : il n’y en a aucune. En “génie de l’esbroufe”, Barbault écrit, pense et édicte n’importe quoi avec un aplomb de matamore. Seule lui importe la posture pseudo-révolutionnaire qu’il peut ainsi laisser pour la postérité.

Cette nouvelle doctrine inventée par Barbault est une véritable hérésie pour l’astro-symbolisme classique. Les bouleversements intempestifs et irréfléchis qu’elle introduit dans l’ordonnance du zodiaque traditionnel sont en effet considérables. Ils se manifestent par un déséquilibre entre la distribution des Éléments (3 Feu, 4 Terre, 3 Air et 2 Eau) ; par la disparition de l’alternance systématique entre Signes “Masculins” et “Féminins” ; et par la pulvérisation de l’ordonnance géométrique des “grands Trigones” reliant entre eux les “triplicités”, c’est-à-dire les Signes de même Élément. Bref, Barbault a pris la décision solitaire de saccager et totalement désorganiser le zodiaque traditionnel. Il faut le savoir. Et pour ce faire, il faut très attentivement lire son livre L’Univers astrologique des quatre Éléments (Éditions Traditionnelles, 1992).

Avant de se lancer dans cette hérésie, peut-être Barbault aurait-il dû lire ou relire ce qu’écrivait au sujet des Maîtrises, dans le point consacré à Neptune, un astrologue plus traditionaliste que lui mais moins imprudent et impudent : “il semble imprudent d’accorder à Uranus, Neptune ou Pluton la même importance qu’aux 7 planètes traditionnelles, c’est pour cela qu’il semble raisonnable, pour le Verseau et pour les Poissons – tout en considérant Uranus pour l’un et Neptune pour l’autre – de ne pas perdre de vue Saturne et Jupiter, les Maîtres traditionnels. Cette théorie des ‘Maîtres des signes’ devient quelque peu incertaine avec les nouvelles planètes aussi est-il préférable de n’avoir recours aux Maîtrises qu’après avoir tiré tout le parti possible des autres éléments du thème (Signes, positions en Signes et Maisons, planètes prédominantes, Aspects”. (Henri-Joseph Gouchon, Dictionnaire astrologique, Dervy-Livres, 1972).

Signalons pour finir cette section que cette innovation de Barbault est semble-il passée inaperçue dans les rangs de ses supporters déclarés qui continuent de faire référence aux canons de l’astro-symbolisme classique, alors qu’il imaginait probablement faire ainsi un coup d’État et qu’il serait suivi dans ce coup d’éclat… Ils peuvent donc remercier un astrologue conditionaliste de les avoir informés sur cette incartade de leur pape et maître. Et notons au passage que pour l’astrologie conditionaliste, ce n’est qu’une frasque sans importance dont on ne peut regretter que son irrespect pour l’esprit de géométrie.

Barbault et l’astrologie mondiale

André Barbault s’est aussi beaucoup intéressé à l’astrologie mondiale, à laquelle il a consacré presque la moitié de son œuvre. L’astrologie mondiale, selon la bonne définition donnée par Wikipédia, “étudie les correspondances entre la marche du monde et les mouvements planétaires du système solaire. […] C’est la forme la plus ancienne sous laquelle a été pratiquée l’astrologie. Parmi ses fonctions on trouve l’explication du passé et les pronostics quant au destin collectif. L’astrologie politique, une variante importante de l’astrologie mondiale, s’occupait de thèmes astraux personnels, mais seulement dans la mesure où ils pouvaient avoir une signification plus large : c’est pourquoi la majorité des thèmes astraux qui ont été conservés jusqu’à nos jours sont des thèmes de personnages influents”.

Dans le domaine de l’astrologie collective, Barbault a constaté que la plupart de ses prédécesseurs s’étaient presque toujours lourdement trompés dans leurs pronostics : “tout ce petit monde des prévisions, prédictions et ‘prophéties’ ne présente en fait rien de tangible sur les problèmes marquants. En effet, c’est le silence complet, le vide total quand il s’agit d’annoncer les évènements majeurs qui vont secouer le monde durant la troisième décennie de ce XXe siècle”.

Barbault a donc décidé de remplir ce “vide total” en reprenant et développant l’“indice de concentration planétaire” inventé par Henri-Joseph Gouchon, qu’il a rebaptisé “indice cyclique” et qui l’a rendu célèbre. Cette technique se fonde sur la sommation des écarts interplanétaires des cinq planètes lentes (Jupiter, Saturne, Uranus, Neptune & Pluton) en prenant en compte les seuils des conjonctions et oppositions, c’est-à-dire des phases ascendantes (de 0° à 180°) et descendantes (de 180° à 0°) de leurs intercycles. Cet “indice cyclique” est donc à la hausse lors des oppositions et à la baisse lors des conjonctions ; il est censé rendre compte des dynamiques d’expansion et de concentration et donc de permettre une prévision rationnelle des grands événements qui jalonnent l’Histoire.

Le sujet est vaste, complexe et très technique. Il mérite à lui seul un long article, c’est la raison pour laquelle il ne sera pas développé ici. Vous pouvez retrouver sur notre site un article qui l’analyse d’une manière plus détaillée. Sachez seulement que, comme ses prédécesseurs, Barbault s’est la plupart du temps trompé dans ses pronostics fondés sur l’indice cyclique, qui est une ineptie astronomico-mathématique. Vous pouvez trouver une recension et une critique systématiques des multiples esbroufes et échecs de Barbault en astrologie mondiale (qu’il camoufle en mettant en avant quelques rares pronoctics réussis) dans l’article consacré à la “Valeur des Jugements et Pronostics Astrologiques” réalisée par l’astrologue Jacques Reverchon. Signalons en passant, pour la (très) petite histoire, que la piètre astrologue médiatique Elizabeth Teissier, elle aussi renommée pour ses esbroufes et échecs, fut l’élève d’Henri-Joseph Gouchon.

Petite histoire d’une prophétie triomphalement vraie après-coup

En 1967 Barbault publia son premier ouvrage d’astrologie mondiale, Les astres et l’histoire (Éditions Pauvert). Concernant l’affrontement USA-URSS, il y pronostiquait pp. 308-30 ce qui selon lui devrait arriver 22 ans plus tard, en 1989 : “À la thèse, nous savons que les deux partants Américains et Russes posés, le premier avec une supériorité et une avance, le second une infériorité et un retard, dans la finalité d’une domination mondiale. À la synthèse nous avons vu se présenter la perspective de l’enfantement d’une société nouvelle, issue de cette double évolution mais où, en tant que tendance, le second partant aurait l’avantage sur le premier”. Traduction en clair : le communisme devrait selon Barbault triompher du capitalisme. Raté.

Mais en 1989, dans sa revue L’Astrologue et après que cet événement se soit produit, Barbault préféra citer un autre passage du même livre, moins compromettant (et ne pas du tout citer le précédent) : “Ces deux partants sont en fin de course, l’un l’autre, pour la dernière destination de 1988-1989, à l’échéance de laquelle le monde tend à se renouveler pour enfanter une nouvelle société”. Traduction en clair : communisme et capitalisme disparaissent, et un nouveau type d’organisation socio-économique apparaît. Encore raté : le capitalisme a dans les faits bel et bien triomphé du communisme et l’a remplacé. Mais pour Barbault, cette auto-citation circonstanciée était moins grave que la première : elle ne prédisait pas la victoire du communisme…

Quatre ans plus tard et dans un autre ouvrage, il reformula sans prévenir son pronostic de 1967 pour qu’il colle mieux à son auto-célébration de grand prévisionniste : “Or, ces deux partants arrivent ici en fin de course au même point et au même moment, comme pour se fondre en un unique courant. Cette destination commune et unique de 1989, c’est l’échéance à laquelle le monde tend à se renouveler pour enfanter une nouvelle société” (L’avenir du monde selon l’astrologie, Éditions du Félin, 1993, p. 145). Traduction en clair : Barbault voulait faire croire que, parce qu’il n’avait pas prévu la fin du capitalisme alors qu’il l’avait bel et bien pronostiquée en 1967, il en résultait qu’il aurait prévu celle du communisme, mais que la fusion de celui-ci avec le capitalisme aurait engendré une “nouvelle société”. Or il n’en n’est rien. Cette “nouvelle société”, c’est celle régie par le capitalisme le plus pur et dur. Il avait bien prévu en 1967 quelque chose d’important pour 1989, et ce qui s’est produit n’est pas du tout ce qu’il avait pronostiqué mais exactement l’inverse. En bon illusionniste, il fait avec un culot monstre comme si ce n’était pas le cas, en rappelant puis trafiquant postérieurement le texte de son pronostic le moins risqué, et en passant sous silence celui contenant la prédiction erronée. C’est ce qui s’appelle jeter de la poudre aux yeux.

Barbault était vraiment un “génie de l’esbroufe”, hyper-doué pour travestir ses échecs en réussites, tout comme Freud qui écrivait : “J’ai considéré comme plus prudent de ne pas m’appuyer trop sur le succès thérapeutique, sinon on aura vite rassemblé un matériel apte à y montrer que le résultat thérapeutique est très mauvais, ce qui ferait du mal à la théorie également” (Lettre du 4-12-1909 de Freud à Jung, dans leur Correspondance 1906-1909, Gallimard).

L’astrologue Claire Santagostini, qui fut une proche collaboratrice de Barbault avant de s’en détacher et de le critiquer, a écrit dans son livre L’Horoscopie cartésienne, que “L’histoire est faite par des hommes, en particulier par les grands hommes, et ces hommes sont libres. De là, en Mondiale, les erreurs de diagnostic qui font tant rire nos adversaires et discréditent profondément l’astrologie”. Nul doute que cette phrase assassine, écrite l’année même où elle a fait sécession d’avec lui, était implicitement et entre autre adressée à celui qui fut son maître à penser.

André Barbault et les courants astrologiques

S’il pouvait se montrer charmant et charmeur avec ses suiveurs et affidés tant qu’ils ne contestaient pas trop ses idées et son autorité, Barbault était aussi un redoutable polémiste toujours prêt à croiser le fer avec ceux qui ne partageaient pas ses opinions tranchées. Cet trait de caractère n’est pas en soi un défaut. Lorsque des différences de conceptions sont inconciliables, les confrontations et conflits peuvent être inévitables, nécessaires et même salutaires. Mais elle devient un travers lorsque les polémiques déclenchées ne sont pas étayées par un argumentaire fouillé et fondé.

On ne va pas ici lister et citer l’ensemble des jugements qu’il a émis sur ses confrères et sur les divers courants astrologiques autres que le sien. On se contentera de rappeler quelles étaient ses positions vis-à-vis des cinq principaux d’entre eux :

▶ Astro-traditionalisme : tout en critiquant le conservatisme doctrinal, les références à un ésotérisme réel ou fantasmé et l’occultisme spiritualiste de ce courant archaïque, Barbault le moderniste faisait preuve d’une certaine mansuétude à son égard, probablement parce que ses représentants étaient de vieux compagnons de ses débuts. Il entra néanmoins en conflit ouvert avec l’un des principaux représentants de cette école, Alexandre Volguine. Celui-ci écrivait par exemple que “Si Dieu (ou la divinité) régit le monde par l’intermédiaire de sept forces créatrices, ces forces ont leurs correspondances dans les planètes, et les planètes dans les sept lettres doubles de l’alphabet hébraïque. Cette nomination double est tout à fait remarquable, car elle porte en elle-même la qualité et le défaut, le plus et le moins, Dieu et le diable. Donc, pour nous, les humains, les planètes paraissent tantôt comme la Providence divine, tantôt comme la force diabolique” (L’ésotérisme de l’astrologie, Dangles, 1953). Une telle approche mystico-démiurgique et hyper-déterministe de l’astrologie était incompatible avec l’astro-freudisme laïque prêché par Barbault en dépit de racines symbolistes partagées.

▶ Astro-conditionalisme : pendant une douzaine d’années, les relations entre Barbault et Jean-Pierre Nicola, fondateur de ce courant, furent collaboratives et parfois complices sinon réellement amicales. Ils partageaient en effet une même distance critique vis-à-vis de l’astro-traditionalisme et une même volonté d’extirper l’astrologie de l’ornière occultiste et fataliste où elle s’était embourbée pendant des siècles, même s’ils n’étaient pas d’accord sur les moyens d’y parvenir. Pour Barbault, cette désoccultation moderniste passait par une actualisation psychanalytique freudienne de la vieille doctrine symboliste : c’était une modernisation de forme. Pour Nicola, elle ne pouvait se réaliser qu’en revoyant radicalement les fondements de cette doctrine pour en dégager les sources naturelles, astronomiques pour le ciel-émetteur et neurophysiologiques pour l’humain-récepteur : c’était une modernisation de fond. Barbault finit par voir dans l’approche de Nicola une dangereuse concurrence remettant en cause son autorité, et le désaccord larvé finit par se transformer en rupture brutale lorsque Nicola lança son mouvement conditionaliste. Dès lors Barbault se replia sur un raidissement doctrinaire et n’eut plus de mots assez durs, diffamatoires et insultants pour fustiger l’astro-conditionalisme, sans avoir de réels arguments rationnels à lui opposer.

▶ Astro-humanisme jungien : les relations de Barbault avec l’astrologie humaniste-transpersonnelle d’inspiration jungienne représentée entre autre par Dane Rudhyar et Alexandre Ruperti furent presque systématiquement exécrables. Cela d’autant plus que ce courant a commencé à prendre son essor en France quand l’intérêt pour l’astro-freudisme amorçait son déclin : c’était, après l’astro-conditionalisme, une nouvelle forme de concurrence, et Barbault ne supportait pas la concurrence. Il s’en prenait avec virulence à l’astro-humanisme en lui reprochant - et à raison - son spiritualisme désincarné, son inconsistance doctrinale ainsi que ses méthodes d’interprétation évanescentes et irréalistes fondées en grande partie sur les sept Jones patterns (dessins planétaires) inventés par l’astrologue étasunien Marc Edmund Jones.

▶ Astro-statistique : après avoir dénoncé, de concert avec Nicola et Volguine, les statistiques anti-néo-astrologiques de Michel et Françoise Gauquelin, Barbault en devint un chaud partisan tout en critiquant les insuffisances de leurs trouvailles et de leur bilan. Il ne négligea jamais d’en faire longuement état dans ses écrits, feignant de croire (ou même croyant réellement, ce qui est encore pire) que les astro-statistiques gauqueliniennes étaient non seulement modernes, ce qui ne pouvait que lui plaire, mais qu’elles confirmaient et justifiaient son astro-symbolisme, alors qu’elles le pulvérisaient. Dès lors Barbault n’entra plus jamais en conflit ouvert avec les Gauquelin, avec lesquels il partageait un commun rejet de l’astro-conditionalisme (explicite chez lui, implicite chez eux) et qu’il ne considérait pas comme de réels concurrents puisqu’ils ne chassaient par sur le même terrain symboliste que lui.

▶ Astro karmisme & sidéralisme : cette approche de l’astrologie réincarnationniste, occultiste, hyper-fataliste, mâtinée ou non de sidéralisme zodiacal, n’était pour Barbault q’une escroquerie spirituelle et intellectuelle en totale contradiction avec l’héritage de l’astrologie classique occidentale. Il avait raison de la dénoncer comme telle avec la virulence agressive qui était sa marque de fabrique.

Bilan pour solde de tout compte

Avec la mort d’André Barbault disparaît l’un des derniers témoins et acteurs principaux d’une époque-charnière de l’histoire de l’astrologie. C’était aussi pour celle-ci un véritable âge d’or, un temps de re-surrection, de réémergence idéologique et sociétale aujourd’hui révolu. Des époques-charnières, l’astrologie en a connu très peu d’aussi importantes. Les précédentes d’une envergure comparable peuvent se compter sur les doigts d’une main : il s’agit de la métamorphose rationalisante de l’astrologie sumérienne au contact des savoirs helléniques au IVe siècle avant J.C., de la parution du Tetrabiblos de Ptolémée qui fait la somme de l’astrologie grecque au IIe siècle après J.C. et fondera le socle de l’astrologie occidentale traditionnelle, et de l’incorporation tardive de la doctrine des 4 Éléments vers le XVe-XVIe siècle, suivie de la tentative avortée de rénovation par rejet de cette même doctrine initiée par Kepler au XVIIe siècle. C’est très peu de mutations majeures en plus de deux mille ans d’histoire.

Pour situer cette époque-charnière du XXe siècle que Barbault a parmi d’autres marquée de son empreinte, rappelons brièvement qu’au XVIIIe siècle l’astrologie avait presque totalement disparu du champ dominant des savoirs occidentaux et qu’elle n’a commencé peu à peu d’y resurgir qu’au milieu du XIXe siècle. Et que ce n’est environ qu’un siècle plus tard que cette lame de fond s’est transformée en un tsunami aux effets ravageurs pour les traditions et archaïsmes de cet antique savoir.

La longue histoire de l’astrologie occidentale a toujours été faite de flux et reflux chaotiques de durée, de profondeur et d’intensité variables : son parcours n’a jamais été celui d’un long fleuve tranquille. Elle fut tantôt célébrée, tantôt décriée pour diverses raisons et déraisons. Les causes extérieures de ces fluctuations furent tour à tour ou simultanément religieuses, politiques, culturelles ou relevèrent de la concurrence des savoirs, et plus récemment des progrès des connaissances scientifiques.

Quant aux causes intérieures, elles sont à rechercher du côté de la nature hybride des savoirs astrologiques à la croisée des sciences (et présciences) de la nature, des sciences (et présciences) humaines et de divers courants ésotéristes ou occultistes, à quoi s’ajoute bien entendu sa dimension prédictive ou prévisionnelle. Cet ensemble favorise chez les astrologues des orientations et vocations multiples, disparates, confuses et contradictoires. La dimension prévisionnelle de l’astrologie a évidemment été favorisée, étant donné l’insatiable désir des humains de connaître leur avenir et l’inépuisable appétit des masses pour le satisfaire par tous les moyens possibles. De ce fait les milieux astrologiques ont toujours grouillé d’illuminés, d’imposteurs, d’escrocs, de profiteurs, de momies rabâcheuses, d’ignares se croyant investis de pouvoirs magiques et de prophètes décérébrés.

Les astrologues aussi sérieux, savants, honnêtes, compétents et scrupuleux que possible ont toujours été l’exception. Ils ont probablement, et à des degrés très divers, été plus nombreux que jamais pendant l’âge d’or du XXe siècle. Mais celui-ci a bien entendu aussi été accompagné par une déferlante d’horoscopie prédictive populaire débilitante qui a vu la réémergence des traditionnels parasites et profiteurs avides de prendre des parts de ce florissant marché.

Ajoutons à cela le fait que l’astro-symbolisme traditionnel n’a pas su opérer sa mue en une astrologie naturelle et rationnelle intégrant tous les savoirs de son époque. En ce sens Barbault, en dépit du replâtrage pseudo-freudien qu’il lui a administré, de son hégémonie durant cette période et à cause de son rejet implacable de l’astrologie conditionaliste, a été l’un des principaux responsables de cet échec. L’archaïque bêtise astro-symboliste et fataliste a encore une fois triomphé, et Barbault est très loin de n’y être pour rien.

L’astrologie en ce début du XXIe siècle a disparu ou presque des écrans radars de l’édition et des médias. Les nombreuses et florissantes collections qui lui étaient consacrées ont presque toutes mis la clé sous la porte, et il ne sort plus que quelques rares bouquins sans intérêt ni valeur. Alors qu’afficher un reportage sur l’astrologie à la Une des grands magazines d’information générale était une garantie d’augmentation des ventes et que les émissions et débats audiovisuels sur ce sujet avaient un succès considérable, plus aucun média ne s’intéresse à ce savoir tombé en désuétude. Seuls les charlatans horoscopeurs (et surtout horoscopeuses) des radios périphériques, de la presse féminine et d’internet surnagent désormais. Idem pour la pratique : les gens ne viennent presque plus consulter les astrologues, à part quelques célébrités spécialisées dans le prédictionnisme de caniveau et ne rêvant que de gloire et de fric, et très rares sont ceux qui participent encore à des cours ou à des stages, à moins que ceux-ci ne soient particulièrement débiles. Et seuls quelques sociologues décérébrés écrivent de temps en temps encore des ouvrages insipides et déconnectés du réel pour évoquer un inexistant “retour des astrologues”.

Il faut le reconnaître : l’astrologie sérieuse, naturelle et rationnelle a perdu cette partie. Mais l’astrologie conditionaliste, minoritaire, ultra-marginale mais féconde, a semé de précieuses et nouvelles graines sur ce terrain aride, ingrat et ignoré du plus grand nombre, comme jamais auparavant dans l’histoire de l’astrologie. Cela étant précisé, quel fut l’apport réel d’André Barbault à cet âge d’or révolu ?

Dans le contexte précédemment décrit, l’apport de Barbault fut décisif, en ce qu’il a permis à l’astrologie d’accéder à une forme de modernité et de contemporanéité. Il ne l’a pas fondamentalement réformée, mais l’a formellement actualisée et dépoussiérée en la rattachant à la psychologie moderne en général et à la psychanalyse freudienne en particulier. Certes, ces changements ne furent pour l’essentiel que cosmétiques : ils concernaient avant tout la superficie, l’apparence, le langage de l’astrologie, mais ils furent décisifs pour inciter nombre d’astrologues à remettre en question l’héritage traditionnel pour le frotter aux nouveaux savoirs. De ce point de vue, Barbault ne fut certes qu’un pionnier timide et au fond très conservateur : jamais par exemple il ne remit fondamentalement en question la doctrine magique des correspondances symbolistes. Mais il ouvrit quand même un nouveau chemin que d’autres que lui, plus audacieux et plus déterminés, empruntèrent en le dépassant alors qu’il y faisait du sur-place, prisonnier de son propre système qui l’empêchait d’aller plus loin. Le vrai aventurier-refondateur fut à son grand dam Jean-Pierre Nicola, suivi des conditionalistes qui collaborent à cette œuvre réformatrice de longue haleine qui se poursuit encore actuellement.

Barbault était un bon communiquant et un vulgarisateur doué qui savait habilement circonvenir les médias pour plaider sa cause mais aussi gagner en notoriété, célébrité, droits d’auteur et reconnaissance sociale : il avait un art consommé dans la mise en scène de son lifting parafreudien de l’astrologie. C’est ainsi qu’il fut surnommé le “pape de l’astrologie” moderne, celui que consultaient les stars de la littérature, des arts, de la chanson, du cinéma, du show-bizness, de l’industrie et de la politique… et les journalistes qui servaient la soupe à toutes ces célébrités, en ce temps où s’allonger sur un divan freudien était le nec plus ultra de ce qui deviendrait plus tard le “développement personnel”. Contrairement à la clinquante Élisabeth Teissier qui a commencé à officier médiatiquement en ce temps-là, il avait une réputation d’astro-psychologue sérieux et discret qui ne se vautrait pas dans l’horoscopie commerciale. Cependant, son intronisation en tant que “pape de l’astrologie” finit par lui monter si bien à la tête qu’il devint un pontife pontifiant, autoritairement arc-bouté sur son unicité et dispensant son savoir, ses conseils et ses prédictions avec prétention et emphase en se croyant investi d’une infaillibilité… pontificale bien entendu.

André Barbault ne fut ni un grand penseur ni un théoricien novateur de l’astrologie. Lui-même se voyait plutôt comme un praticien expérimenté de sa discipline, ce qu’il était effectivement dans les limites des œillères doctrinaires que lui imposait l’astro-symbolisme qui était son seul horizon. Sa contribution positive la plus importante fut peut-être d’avoir su re-laïciser l’astrologie, d’en avoir reformulé presque malgré lui une vision naturaliste et matérialiste qui était déjà celle de Ptolémée et de Kepler mais qui s’était ensuite évanouie dans un occultisme spiritualiste. Mais contrairement à Ptolémée, Kepler et Nicola, il n’avait pas de connaissances poussées en astronomie, ne cherchait pas à en avoir, et ne s’est jamais soucié de réconcilier astrologie et astronomie.

Barbault n’a pas fait école et pas cherché à le faire, et il n’existe pas vraiment de “courant Barbault” pour prolonger son système astro-freudien, cela d’autant plus que la psychanalyse freudienne est passée de mode et n’est généralement plus considérée au XXIe siècle que comme une pseudo-science ou une imposture. Son absence de théorie féconde a donc déjà pris la poussière, et il est peu probable que le système Barbault qui n’a aucun fondement solide, aucune marge de progression, aucune perspective de développement, suscite encore des vocations et fasse de nombreux nouveaux adeptes. La naissance, l’essor, le triomphe et le déclin de ce système s’inscrivaient à l’intérieur du cadre plus général du temps fort de la réémergence de l’astrologie dans la seconde moitié du XXe siècle, dont il aura été à la fois un incertain mais conscient pionnier et l’un des certains mais inconscients fossoyeurs.

In memoriam…

Lors d’un Salon de l’astrologue qui se tenait à Paris en septembre 1994, André Barbault m’avait courtoisement dédicacé un exemplaire de son livre qui venait tout juste de paraître. Voici le texte de cette dédicace : “À Richard Pellard, qui devrait quand même ne pas trop perdre son temps à lire cet Univers astrologique des quatre Éléments et à qui je souhaite - lui qui traite si remarquablement le R.E.T. - de faire, en fonction de celui-ci, un semblable parcours historique. Cordialement”.

Puis en 1995 et 1996 il eut le courage et/ou l’inconscience d’accepter de publier dans les numéros 110 et 111 de sa propre revue L’Astrologue deux articles où je critiquais sans aucune concession l’astrologie des 4 Éléments et les Maîtrises planétaires, suivis de ses propres réponses-réactions détaillées pour défendre ces doctrines. Les choses se gâtèrent entre nous en 1996 lorsqu’il fit paraître dans la revue d’astrologie italienne Ricerca ’90 un entretien avec E. Barilla et G. Damiano à l’occasion de son 75e anniversaire. Il s’y livrait entre autres à une critique inepte de l’astrologie conditionaliste. J’envoyai un droit de réponse avec demande de publication à Ciro Discepolo, rédacteur en chef de cette revue. Barbault fit pression sur lui pour qu’il le censure. Discepolo obtempéra et je dénonçai cette censure, à la suite de quoi Barbault diffusa dans les milieux astrologiques un tract inepte contre le conditionalisme, injurieux envers Nicola et moi-même, dans lequel on pouvait lire le passage suivant me concernant : “R.P. [Richard Pellard] demeure toujours sous la coupe de cette chapelle qui fonctionne par sectarisme et exclusion… R.P. est jeune ; il peut se libérer de ce complexe de chapelle et il ne manque pas de talent”. N’ayant jamais été sous la coupe de rien ni de personne, je lui répondis sans complexe ni chapelle dans une feuille d’information publique dans laquelle je dénonçais ses méthodes et ses diffamations. Il la lut et après cet épisode, nous n’eûmes plus jamais aucune relation.

Je n’ai rencontré Barbault que deux fois, nos rapports ont alors été francs mais courtois, et nous avons échangé une correspondance assez suivie entre 1994 et 1996, c’est tout. Je ne sais pas pourquoi il m’a toujours ménagé, alors que j’ai depuis longtemps été un de ses critiques les plus implacables et qu’il le savait. Il nourrissait à mon égard une étrange et réelle estime qui n’était pas dénuée d’arrières-pensées : connaissant de loin le tumultueux compagnonnage qui m’unissait à Nicola, il espérait probablement pouvoir, en me ménageant et flattant, réussir à provoquer un schisme majeur dans le conditionalisme. Ce en quoi il a complètement échoué puisqu’entre Nicola et moi, les rares problèmes de fond qui ont provoqué des crises dans notre relation n’ont jamais altéré notre solidarité forgée par une identique conception de l’astrologie.

Allez, sans rancune et repose en paix, André. Tu as fait pour l’astrologie ce que tu as pu en fonction de ce que tu voulais, mais aussi ce que as voulu en fonction de ce que tu pouvais. J’ai toujours critiqué et combattu la conception que tu en avais. Merci néanmoins d’avoir écrit ton Traité pratique d’astrologie : lorsque, jeune homme, je l’ai lu après deux ans de désespérante pratique avec les bouquins de Hadès, ce traité a réussi à tirer une sacrée épine de mon pied d’astrologue débutant, et m’a fait comprendre à ta manière que l’astrologie ne se limitait pas à un ésotérisme poussiéreux et fataliste. Même si j’ai ensuite suivi une toute autre voie que la tienne.

Dijon, le 10 novembre 2019.

Cet article vous a été proposé par Richard Pellard

Voir aussi :

▶ Une critique inepte du conditionalisme par André Barbault
▶ André Barbault et le conditionalisme
▶ Critique de la doctrine des quatre Éléments
▶ Critique de la doctrine des Maîtrises planétaires
▶ Signaux et symboles
▶ Astro-psychanalyse théorique et pratique
▶ C.G. Jung, symboles et signaux
▶ Carl-Gustav Jung et l’astrologie
▶ L’Esprit Mercure de C.G. Jung : une leçon de symbolisme
▶ Synchronicité jungienne et astrologie
▶ Zodiaque, planètes et typologie jungienne
▶ Le monde selon Claude Ptolémée
▶ Ptolémée et l’erreur des Maisons sénestrogyres


Les significations planétaires

par Richard Pellard

620 pages. Illustrations en couleur.

La décision de ne traiter dans ce livre que des significations planétaires ne repose pas sur une sous-estimation du rôle des Signes du zodiaque et des Maisons. Le traditionnel trio Planètes-Zodiaque-Maisons est en effet l’expression d’une structure qui classe ces trois plans selon leur ordre de préséance et dans ce triptyque hiérarchisé, les Planètes occupent le premier rang.

La première partie de ce livre rassemble donc, sous une forme abondamment illustrée de schémas pédagogiques et tableaux explicatifs, une édition originale revue, augmentée et actualisée des textes consacrés aux significations planétaires telles qu’elles ont été définies par l’astrologie conditionaliste et une présentation détaillée des méthodes de hiérarchisation planétaire et d’interprétation accompagnées de nombreux exemples concrets illustrés par des Thèmes de célébrités.

La deuxième partie est consacrée, d’une part à une présentation critique des fondements traditionnels des significations planétaires, d’autre part à une présentation des rapports entre signaux et symboles, astrologie et psychologie. Enfin, la troisième partie présente brièvement les racines astrométriques des significations planétaires… et propose une voie de sortie de l’astrologie pour accéder à une plus vaste dimension noologique et spirituelle qui la prolonge et la contient.

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Pluton planète naine : une erreur géante

par Richard Pellard

117 pages. Illustrations en couleur.

Pluton ne fait plus partie des planètes majeures de notre système solaire : telle est la décision prise par une infime minorité d’astronomes lors de l’Assemblée Générale de l’Union Astronomique Internationale qui s’est tenue à Prague en août 2006. Elle est reléguée au rang de « planète naine », au même titre que les nombreux astres découverts au-delà de son orbite.

Ce livre récapitule et analyse en détail le pourquoi et le comment de cette incroyable et irrationnelle décision contestée par de très nombreux astronomes de premier plan. Quelles sont les effets de cette « nanification » de Pluton sur son statut astrologique ? Faut-il remettre en question son influence et ses significations astro-psychologiques qui semblaient avérées depuis sa découverte en 1930 ? Les « plutoniens » ont-ils cessé d’exister depuis cette décision charlatanesque ? Ce livre pose également le problème des astres transplutoniens nouvellement découverts. Quel statut astrologique et quelles influences et significations précises leur accorder ?

Enfin, cet ouvrage propose une vision unitaire du système solaire qui démontre, chiffes et arguments rationnels à l’appui, que Pluton en est toujours un élément essentiel, ce qui est loin d’être le cas pour les autres astres au-delà de son orbite. Après avoir lu ce livre, vous saurez quoi répondre à ceux qui pensent avoir trouvé, avec l’exclusion de Pluton du cortège planétaire traditionnel, un nouvel argument contre l’astrologie !

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